Théâtre - Des mots qui cognent

Le Complexe de Thénardier est une pièce dense et terriblement noire. Photo: Marlène Gélineau Payette
Photo: Le Complexe de Thénardier est une pièce dense et terriblement noire. Photo: Marlène Gélineau Payette

«Il n'y a pas d'humanité», conclut «la Mère», despote et manipulatrice, à la fin du Complexe de Thénardier. Cette pièce de José Pliya a fait un triomphe en Europe, depuis sa création aux Francophonies de Limoges, en septembre 2008. Elle arrive à Montréal, à l'Espace Go, sous la direction du plus européen des metteurs en scène québécois, avec les comédiennes qui l'ont défendue outre-Atlantique.

Dans ce huis clos, l'auteur franco-béninois évoque la guerre et les crimes monstrueux que l'humanité ne cesse de répéter depuis que l'Histoire se souvient. On pense au génocide du Rwanda, aux conflits en Irak ou à Gaza, et à combien d'exactions qui, au fil des siècles, nous rappellent inlassablement que l'Homme peut être un rat pour l'Homme.

Le nom de Thénardier fait référence au couple, profiteur et odieux, qui exploite la pauvre Cosette dans Les Misérables, en traitant l'enfant sans défense comme leur esclave domestique. Ici, la servante (la jeune actrice belge Muriel Legrand) a été recueillie et «sauvée» de la guerre et de la mort par la mère de deux enfants (Christiane Pasquier, magistrale!). Par «un froid matin d'hiver», tandis qu'on lui défile mécaniquement sa liste de tâches ménagères à accomplir, Vido, la servante hébergée, lui annonce qu'elle veut s'en aller. La Mère se braque; elle fera tout pour la retenir. Suivra un cruel duel au cours duquel maître et esclave repousseront les limites de l'inhumanité.

Le Complexe de Thénardier est une pièce dense, terriblement noire, mais magnifiquement écrite. Rarement ai-je assisté à une telle démonstration du terrible pouvoir des mots, ces armes massives de destruction psychologique. À l'Espace Go, l'oeuvre est servie dans une mise en scène aride, très minimaliste, signée Denis Marleau. Trop aride et statique à mon goût: les comédiennes sont souvent immobiles durant de très longues minutes, étouffant l'émotion afin de ne pas pervertir les mots... Je n'ai pas lu le texte. Mais j'ai reconnu le style de Marleau. Ce dernier semble, de pièce en pièce, vouloir atteindre au degré zéro de la direction d'acteurs. Il faut un incroyable tempérament d'actrice pour arriver à toucher au génie dans ces conditions. Ce que Mme Pasquier fait à merveille, du début à la fin. Moins expérimentée, Muriel Legrand m'a semblé se cantonner dans l'unique registre de la victime. Mais elle demeure juste dans ce qu'on lui demande de faire.

Au bout du compte, il y a une fusion remarquable entre le texte et la mise en scène, qui provoque une onde de choc avec le public. C'est déjà énorme.

Collaborateur du Devoir

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Le Complexe de Thénardier

De José Pliya. Mise en scène et scénographie: Denis Marleau . Avec Christina Pasquier et Muriel Legrand. Au Théâtre Espace Go, jusqu'au 14 février.

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