Théâtre - Sous le regard des autres

Hedda Gabler, l'anti-héroïne issue de l'imagination du dramaturge norvégien Henrik Ibsen (1828-1906), reste une énigme. Attirée par la vie de bohème et les mondanités, la belle n'en est pas moins rebutée par le sexe et terrorisée à l'idée de se retrouver au coeur d'un scandale. Prise dans un mariage de convention avec un intellectuel de petite envergure, cette jeune femme de la fin du XIXe siècle, ne trouvant aucune issue à ses désirs brouillons d'émancipation, opte pour la destruction de ce qui l'entoure en guise d'échappatoire.

La version de cette pièce que nous propose la metteure en scène Lorraine Côté luit d'une sobre beauté. Le drame bourgeois se prête plus ou moins bien, à mon sens, aux relectures déjantées. Côté a privilégié ici une approche classique qui n'est pas pour autant austère ni poussiéreuse; elle se permet par contre un certain symbolisme dans la scénographie qui occupe la scène du Théâtre de la Bordée.

En effet, pour Hedda Gabler, vivre dans cette maison où le riche mobilier fut acheté à crédit, c'est surtout vivre sous le regard des autres. Outre un mur de fond fabriqué du même bois que le plancher, l'espace demeure ouvert, comme un étalage, comme une jolie maison de poupée qu'aurait voulu recréer la scénographe Monique Dion pour faire référence à une autre oeuvre d'Ibsen (Maison de poupée, 1879).

Dans ce confort factice où Jorgen Tesman et son épouse Hedda ne pourront pas, faute de liquidités, organiser de fastes réceptions, la fille du général Gabler s'ennuie, tout en refusant de céder à ses envies.

La comédienne Véronique Côté distille à justes doses la fougue qui anime cet être paradoxal. Son port altier et son ton glacial font mouche. Face à elle, Hugues Frenette trouve le ton juste dans la peau d'un mari ahuri qui ne cède pas à la caricature.

Lorraine Côté a surtout fait preuve d'énormément de flair en confiant à Réjean Vallée le rôle du conseiller Brack; plus que tout autre personnage, ce mondain de premier ordre constitue le principal révélateur des différentes contradictions qui agitent Hedda, et Vallée s'empare du rôle avec assurance et aplomb. Le reste de la distribution est également solide, notamment Jean-Sébastien Ouellette, en rival de Tesman décrit par les autres comme un dépravé, et Valérie Marquis, qui insuffle au personnage de Mme Elvsted une virginale candeur, qui contraste avec le fiel que crache son «amie» Hedda.

Intercalé entre le ludique Regards-9 et la comédie baroque Le Menteur, Hedda Gabler constitue le sommet tragique dans la programmation annuelle de La Bordée. La rigueur de la production rend parfaitement justice à l'oeuvre, qui sonde à la fois un milieu où la femme ne peut s'épanouir franchement et une âme dont les recoins cachent de violentes pulsions.

Collaborateur du Devoir

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Hedda Gabler

Texte: Henrik Ibsen. Mise en scène: Lorraine Côté. Une production du Théâtre de la Bordée (Québec) présentée jusqu'au 7 février.

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