Théâtre - Conte pour adultes

L’imposant Antoine Bertrand joue de nuances en laissant voir toute sa vulnérabilité. En frère traumatisé, Frédéric Blanchette compose un personnage à la fois fragile et inquiétant. Photo: Suzane O'Neil
Photo: L’imposant Antoine Bertrand joue de nuances en laissant voir toute sa vulnérabilité. En frère traumatisé, Frédéric Blanchette compose un personnage à la fois fragile et inquiétant. Photo: Suzane O'Neil

C'est à croire que La Licorne cherche à repousser toujours plus loin les limites de son public. Dans Le Pillowman, le mélange de comédie et de violence atteint des zones troublantes. Et fascinantes.

Le brillant auteur Martin McDonagh quitte le territoire âprement réaliste de La Reine de beauté de Leenane pour accoucher d'un conte noir où s'entrechoquent humour et horreur, innocence enfantine et perversion. Son imaginaire est ici rempli de créatures de cauchemar: policiers tortionnaires, gros bras d'un État totalitaire, maniaque criminel, parents abuseurs...

«Ce n'est pas un crime d'écrire une histoire.» Cette affirmation du protagoniste pourrait être l'argument défendu par cette pièce remettant en question les rapports entre fiction et réalité, la responsabilité de l'artiste et la tentation de la censure. Comme les contes qu'il utilise à profusion, Le Pillowman se présente pourtant sous une allure traîtreusement simple, un texte qui sonne parfois un peu répétitif au premier degré. Mais, riche de couches de sens, le récit met en place un réseau de fictions, d'histoires où l'on cherche la vérité.

La mise en scène de Denis Bernard joue habilement avec ces niveaux, sur le contraste par exemple entre des chants aux accents de comptine enfantine (musique de Ludovic Bonnier) et la froide dureté de cette salle d'interrogatoire où est enfermé un auteur suspecté de meurtres d'enfant. Un décor double d'Olivier Landreville, où l'on bascule parfois dans le cauchemar de l'autre côté du miroir sans tain. Aux contes à la fois féeriques et effroyables intégrés dans le texte, la production donne une illustration ludique, soulignant leur dimension grotesque aussi bien qu'horrifique. Résultat, le spectacle suscite autant le rire que le malaise.

Comme dans son précédent Coma Unplugged, Denis Bernard prouve l'excellence de sa direction d'acteurs. L'imposant Antoine Bertrand joue de nuances en laissant voir toute sa vulnérabilité. En frère traumatisé, Frédéric Blanchette compose un personnage à la fois fragile et inquiétant. Daniel Gadouas et David Boutin montrent ce qui se cache sous la brutalité de surface de leurs bourreaux. Car dans cet univers de conte dont la noirceur n'a rien à envier aux Grimm, tous les personnages sont d'anciens enfants blessés. La violence réelle engendre ici la violence. Quant à l'horreur présentée par la fiction, eh bien, il faut probablement être un peu déficient pour la prendre au sens littéral et en être influencé...

La morale de ce conte dans lequel l'oeuvre artistique prime sur tout? Sans doute que le «seul devoir» dévolu à l'écrivain est de raconter des histoires. Et les contes, on le sait, servent à exorciser nos angoisses et nos souffrances. En définitive, Le Pillowman célèbre la puissance de la création, de la fiction. Celle que nous offre Martin McDonagh est d'une force indéniable.

Collaboratrice du Devoir

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Le Pillowman

Texte de Martin McDonagh. Traduction de Fanny Britt. Mise en scène de Denis Bernard.

À La Licorne, jusqu'au 21 février.

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