Théâtre - Les derniers assauts venus du ciel

Geoffrey Gaquère et Lise Vaillancourt, le metteur en scène et l’auteure des Exilés de la lumière, qui prend l’affiche à l’Espace libre.
Photo: Jacques Grenier Geoffrey Gaquère et Lise Vaillancourt, le metteur en scène et l’auteure des Exilés de la lumière, qui prend l’affiche à l’Espace libre.

Beau p'tit couple! En fait, ils n'ont rien d'un «p'tit couple», mais le simple fait de les voir là tous les deux brûlant du même feu et de la même passion, ça fait du bien... sans compter que ça les soude d'une certaine façon. Lise Vaillancourt et Geoffrey Gaquère — l'auteure et le metteur en scène de ces Exilés de la lumière qui prend l'affiche à l'Espace libre en début de semaine — débordent littéralement d'énergie dans ce petit matin gris tout cru.

Gaquère a eu à peine le temps de m'expliquer la technique des «100 heures de travail, texte su» qu'il a appliquée au spectacle... que la dramaturge nous avait déjà rejoints. Peut-être justement parce que l'on en est à moins d'une semaine de la première, une forme certaine d'urgence se lit clairement sur leurs deux visages.

Imaginez-vous que vous êtes assis, vous aussi, dans ce petit café sympa de la rue Laurier pendant qu'ils racontent, chacun à leur manière plus ou moins hallucinée, cette saga complètement folle où il est question d'anges qui oublient le souvenir même de leur mission en s'incarnant dans des corps d'humains pour pouvoir rencontrer l'Amour... Écoutez pour voir, comme ils disent à la radio...

Un terrain de jeu

Si le sujet a l'air complètement «sauté», la production le sera tout autant: sur scène, Geoffrey Gaquère dirige une équipe de 13 comédiens jouant un total de 25 personnages différents. On rencontrera là une impressionnante distribution recelant des tiroirs pleins de noms célèbres (Markita Boies, Émilie Bibeau, Isabelle Roy, Dominique Leduc, Vincent-Guillaume Otis... pour n'en nommer que quelques-uns) et dans laquelle, par exemple, Carl Béchard fait l'Amour (!!!) et Jean Maheux, le Temps. Exilés de la lumière met en scène, on s'en rendra compte rapidement, rien de moins qu'une cosmogonie tout entière avec ses divinités, ses démiurges, ses anges, ses hiérarchies. C'est une énorme saga. Une folie aussi. Un truc «in-montable».

Lise Vaillancourt y travaille depuis une éternité et plus sérieusement depuis 1993, alors qu'elle était en résidence à Limoges aux Francophonies en Limousin. Au cours des années, elle aura accouché de plusieurs versions qui se sont cristallisées autour de celle que l'on verra à l'Espace libre et qu'elle a eu elle-même l'occasion de faire connaître un peu partout au cours d'une quinzaine de lectures organisées par sa petite compagnie, Le Gant rouge, qui produit aussi la version scénique des Exilés. «J'ai lu le texte devant toutes sortes de publics, et en faisant bien sûr tous les rôles, raconte-t-elle: ça marche fort bien, je le sais. Maintenant, il reste à occuper toute la scène avec tout le monde et à incarner tout cela dans les personnages... ce qui est le travail de Geoffrey!»

Geoffrey Gaquère, que l'on connaît finalement plus comme comédien (récemment, il a joué dans Roland, de La Pire Espèce, L'Énéide d'Olivier Kemed, Élizabeth, roi d'Angleterre, au TNM) que comme metteur en scène (Couche avec moi (c'est l'hiver) de Fanny Britt) ou «metteur en lecture» pour le festival du Jamais lu. Geoffrey Gaquère, qui a décidé de s'impliquer à fond dans cette folle aventure à cause, «d'abord et avant tout», du texte de Lise Vaillancourt. «C'est un texte extraordinaire et c'est la volonté de le monter pour la première fois qui nous réunit tous, précise-t-il. Pour tous ceux qui sont embarqués dans ce projet complètement fou, ce qui compte c'est d'abord de faire entendre le texte de Lise [...]». Comme s'il voulait insister davantage, il laisse filer quelques microsecondes puis il reprend...

«C'est complexe, bien sûr, de mettre en scène des archétypes: la Révolte et l'Utopie, par exemple, comme l'Histoire, l'Amour et le Temps, sont de véritables personnages dans la pièce. Concrètement, ça signifie que tout est à inventer, comme dit Lise. Tout est à incarner, ce qui comme par hasard est le sujet central des Exilés... Mais j'ai beaucoup discuté avec les concepteurs [Jean Bard, Catherine Gauthier, Nicolas Basque] de la production pour m'assurer que la nudité de l'espace scénique et la "légèreté" du décor viennent d'abord installer ce que j'appelle la grammaire du spectacle. Que l'on y campe d'abord concrètement les enjeux et les quatre lieux importants afin que le spectateur se fasse une image de départ claire. Après, tout peut évoluer, tout peut changer: la scène restera toujours un terrain de jeu! Mais une fois que la grammaire du spectacle est posée clairement, tout devient possible.»

Un monde nouveau

Le metteur en scène poursuit en racontant qu'il a choisi d'ancrer — il emploie en fait le mot belge «grounder»... — chacun des personnages dans une quête bien précise: ça tombe bien, le texte de Lise Vaillancourt n'en manque pas! En fait, on ne se risquera pas à résumer ici cet objet théâtral à géométrie variable, tellement la chose apparaît complexe et farcie de détails de toutes sortes. Disons simplement que l'histoire s'amorce au ciel alors que deux divinités enfantent le Jour et la Nuit et que cette dernière s'enfuit sur la Terre où elle sera accueillie par le Temps, qui la nourrira de Poésie et... Bref, on retiendra qu'un monde est en train de disparaître, celui des dieux, et que les anges, ceux-là mêmes que l'on envoie sur la Terre pour remédier à la situation, oublient leur mission fondamentale en choisissant de s'incarner pour vivre l'Amour. En prenant corps sur la Terre au milieu des hommes, le divin crée peu à peu un monde nouveau... Une proposition baroque, qu'on vous disait.

«Sur scène, reprend Gaquère, chacun a son chemin à tracer et chacun porte aussi le même enjeu majeur: celui d'arriver à établir un nouvel équilibre. Tout cela dans l'urgence qui les habite tous puisqu'un monde est en train de disparaître. En visant la clarté et la fluidité aussi... Dans ce que l'on peut appeler un grand divertissement métaphysique.»

Tout cela avec des morceaux de tissu, des ficelles et des bouts de chandelles, faut-il dire aussi. Et grâce à l'appui et à l'accueil de l'Espace libre — on ne souligne pas assez souvent ce volet des activités de l'organisme. Grâce aussi à la générosité et à l'implication de chacun, l'équipe des Exilés de la lumière propose une forme «audacieuse» et une profonde «réflexion poétique» qui ressemble à ce que Lise Vaillancourt et Geoffrey Gaquère ont voulu en faire.

On pourra vérifier tout cela soi-même en se laissant atteindre par ce dernier assaut du ciel, à compter de mardi qui vient, dans l'ancienne caserne de la rue Fullum...

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Les Exilés de la lumière

Texte de Lise Vaillancourt mis en scène par Geoffrey Gaquère. Une production du Théâtre du Gant rouge présentée à l'Espace libre du 10 au 20 décembre.

514 521-4191.

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