Théâtre - Un rare Melquiot au Monument-National

Ça deviendrait une litanie, si les occasions de le répéter étaient plus nombreuses: on ne monte pas assez de Fabrice Melquiot sur nos scènes montréalaises. Le prolifique dramaturge français, même pas quadragénaire et déjà auteur de plus de 25 textes, propose pourtant de splendides défis de mise en scène et de direction d'acteurs grâce à une langue et à des indications scéniques enivrantes de poésie. Au Québec, seules de jeunes compagnies s'y attaquent: après Le Diable en partage produit par la Compagnie DuBunker en 2007, le Francthéâtre nous présente, en guise de premier cri, Autour de ma pierre, il ne fera pas nuit, un effort honnête mais qui manque de relief.

Ce texte ne possède pas, à mon sens, la force de frappe dramatique du Diable en partage, déchirante fable moderne inspirée par le récent conflit guerrier dans les Balkans. Près d'une ville qui, selon l'auteur, pourrait être Naples, un belvédère et un cimetière abritent quelques âmes en peine, en quête d'elles-mêmes ou en quête d'amour. Louis, quinquagénaire, s'habille en femme, alors que son fils Ivan ne songe qu'à partir pour la Suisse avec l'or récolté en pillant des tombes en compagnie de son frère Dan, fan fini d'Elvis. Les épouses respectives des deux frères, Laurie et Dolorès, oscillent entre la naïveté et la séduction pour l'une et l'exaltation et la dépression pour l'autre.

Le nouveau venu Jean-François Poirier a dirigé ses acteurs afin de faire surgir l'animalité derrière ces personnages. Si l'intention est louable, elle sert plutôt mal le texte de Melquiot. L'interprétation souffre, dans certains cas, d'une «surcomposition» un peu gesticulante qui essouffle et détourne notre attention des mots au lieu d'en magnifier le sens. Du coup, les scènes les plus réussies sont celles qui unissent Ivan et Laurie, interprétés respectivement par David-Alexandre Després, qui amalgame fort bien innocence et retenue, et Marie-Hélène Gosselin, dont le ton presque neutre jure avec le reste de la distribution, mais apparaît plus en phase avec le matériau textuel.

La scénographie conçue par Xavier Charbonneau-Gravel évoque un chantier de construction laissé à l'abandon et permet aux comédiens de jouer sur plusieurs niveaux, une proposition exploitée avec doigté par le metteur en scène. Si les éclairages signés Sylvain Bédard rendent bien les différentes heures de cette nuit à la fois funeste et libératrice, il nous manque cette chaleur, cette lourde moiteur qui accablerait les esprits et les corps de cette faune nocturne.

La révélation d'Autour de ma pierre... reste pour moi l'acteur Maxime Côté. Sous les traits de Juste, le poète au délicieux accent alsacien qui cherche des filles «pour plaisanter avec elles» et qui exerce son chantage émotif la grenade à la main, Côté rend justice à la poésie, au tragique et à la fantaisie de l'oeuvre de Fabrice Melquiot. Des dimensions qui sont un peu oblitérées dans cette production du Francthéâtre, un premier spectacle très professionnel dans sa réalisation, mais un peu scolaire dans sa facture.

Collaborateur du Devoir

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Autour de ma pierre, il ne fera pas nuit

Texte de Fabrice Melquiot. Mise en scène: Jean-François Poirier. Une production du Francthéâtre présentée au Monument-National jusqu'au 6 décembre.

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