Théâtre - Le retour de Dulcinée Langfelder

Sa Victoria en fauteuil roulant a fait le tour du monde. Avec cette vieille dame indigne atteinte d'alzheimer, Dulcinée Langfelder a conquis 105 villes et joué autant en anglais, en français et en espagnol qu'en mandarin. Les Japonais ont craqué pour cette artiste tous azimuts, qui soutire des rires en s'attaquant aux sujets les plus graves.

Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si la première de son dernier spectacle, La Complainte de Dulcinée, a eu lieu à Tokyo en septembre, et pas à Montréal. Il s'est créé un lien énigmatique entre Dulcinée Langfelder, ce petit bout de femme rompu à la performance multidisciplinaire, et le public nippon.

«La compagnie a développé un lien très fort avec le Japon. On y a des alliés, des producteurs qui nous aiment. Nous préparons une troisième tournée pour Victoria et c'est vrai qu'ils ont acheté ce nouveau spectacle avant même de l'avoir vu!», soutient Dulcinée Langfelder, impatiente de présenter en français ce nouveau bébé issu de son imagination débridée, dévoilé l'espace de quelques soirs pour des producteurs étrangers à la salle D. B. Clarke, en marge du CINARS.

Un regard tragicomique

Dans La Complainte de Dulcinée, la New-Yorkaise installée au Québec depuis 1979 a décidé d'incarner Dulcinée de Toboso, ce personnage-clé du Don Quichotte imaginé par Cervantès, objet de pureté et de tous les désirs, mais laissée sans voix dans le récit du célèbre auteur.

En fusionnant théâtre, danse, humour, chant et vidéo, Langfelder revêt la peau de son homonyme médiévale pour s'adonner à un survol satyrique à travers les âges, du Moyen Âge aux événements du 11-Septembre, posant un regard tragicomique sur la condition des femmes, la guerre et les religions.

«J'ai fouillé l'époque de Dulcinée, qui était celle des chevaliers mais aussi celle de l'Inquisition, des chasses aux sorcières, des croisades et de toutes sortes d'horreurs qui mènent à se questionner sur les guerres de religion et sur nous-mêmes», explique Dulcinée Langfelder, qui rêvait depuis 10 ans de donner une voix à la Dulcinea muselée de Cervantès.

Mais l'épopée qu'entreprend cette Dulcinée chevaleresque, rendue célèbre par Jacques Brel dans L'Homme de la Mancha, n'a rien de glauque ni de tragique, assure Langfelder, qui carbure au rire et au loufoque. «J'aime le rire, mais j'aime le rire qui permet de s'éloigner de la douleur et de la tragédie», précise-t-elle.

L'idée de ce voyage à travers les siècles est née dans la foulée des événements du 11-Septembre, alors que Langfelder était en tournée en Espagne pour présenter Victoria. Pendant que l'Amérique s'écroulait sous la tragédie, les Espagnols dansaient dans les rues à l'occasion de la fête nationale. «Le contraste était tellement absurde que ç'a servi d'inspiration à tout un questionnement sur les religions, les conflits et l'espoir», soutient Langfelder, dont l'humour teinte tout le pèlerinage chaotique de cette Dulcinée.

Jeanne-d'Arc, Vénus de Milo, Mona Lisa et Marilyn Monroe, autant d'icônes féminines croiseront la quête de Dulcinée, mise en scène par Alice Ronfard, une collaboratrice de la première heure de Langfelder. «Alice Ronfard est une femme de théâtre extraordinaire. Le sujet était dans ses cordes et j'ai tout de suite pensé à elle pour m'aider. Elle a agi dès le début comme mentor, m'a aidée à la structure, à la mise en scène, mais aussi à l'écriture», affirme la danseuse. Faut-il y voir un conte féministe?

«Mes pièces traitent d'abord de la sottise humaine. De la misogynie, oui, mais aussi de la guerre, de la bêtise, de nos défauts en général. En fait, cette pièce est une série d'associations liées à un thème commun mais pas nécessairement logique. Le mot-clé, c'est la surprise!», assure-t-elle.

Une Dulcinée à géométrie variable

One woman show sans en être un, La Complainte de Dulcinée met en scène une Langfelder à géométrie variable, entourée de Vincent Santes et de toute une équipe technique masculine, parfaitement visible sur scène autant qu'en coulisses. «Mon spectacle est la preuve que le féminisme peut être très inclusif et très contemporain», précise la danseuse-chanteuse-comédienne, qui puise à tous les genres mais ne revendique aucune étiquette.

De la génération des Robert Lepage et Michel Lemieux, Dulcinée Langfelder se définit comme une artiste, point. Une artiste nourrie par la vague multidisciplinaire de la performance qui a fait florès dans les années 1980 et qui l'a amenée à danser tour à tour pour Omnibus et Carbone 14. Elle a aussi étudié le mime avec Étienne Decroux à Paris et le théâtre avec Eugenio Barbo et Yoshi Oida. Bien qu'elle soit souvent perçue comme une danseuse, son dernier spectacle la place pourtant résolument dans le champ du théâtre physique.

«Je suis comme une auto tamponneuse. Je me frotte à toutes les disciplines et rebondit de l'une à l'autre. Ce n'est pas un spectacle de danse, mais il est tellement physique qu'il faut être une danseuse pour le faire!», dit-elle, précisant que la touche de Ronfard y a apporté beaucoup de théâtralité.

Rongée par l'inquiétude lors des premiers pas de sa Dulcinée en sol nippon, Langfelder, qui se demandait si cette oeuvre propre à la culture occidentale toucherait les Japonais, est tombée des nues.

«Il y a une scène où Dulcinée fait un arrêt au Japon dans le cadre de son pèlerinage sur la route de la soie. Je me suis inspirée du Bunraku et du Kabuki pour faire un jeu d'ombres. À mon grand soulagement, après la première, les Japonais m'ont demandé comment j'allais adapter ma scène pour l'Ouest!», dit-elle en rigolant, constatant à quel point ces fréquents contacts avec le Japon ont déteint sur ses créations. Le Japon l'aime et elle le lui rend bien.

À tel point que, lors de la présentation de Victoria, elle a eu l'idée de transformer en cérémonie du thé nippone une rigolote scène où la vieille dame confond les jus placés sur son cabaret d'hôpital à des échantillons d'urine. Rendue en japonais, la scène fait s'esclaffer le public nippon. «Les gens sont morts de rire du lien que je fais entre cela et une de leurs traditions les plus chères. Ils m'adoptent pleinement», raconte-t-elle, inquiète que ses prochaines tournées à l'étranger soient entachées par l'abandon des programmes d'aide aux tournées décrété par le gouvernement fédéral.

«Le fait que les artistes d'ici soient vus à l'étranger, ce n'est pas juste intéressant pour la réputation du Canada. Ces contacts, c'est aussi ce qui nourrit nos créations et nous forge comme artistes. Si nous perdons cela, nous perdons tout. Ma compagnie, comme bien d'autres petites troupes, devra fermer ses portes», conclut-elle, dépitée.

À défaut de savoir de quoi sera fait l'avenir, c'est sur les planches de l'Espace Go que Langfelder continuera son interminable quête à travers les âges et les continents dans la peau de la langoureuse et drolatique Dulcinée, symbole de tous les espoirs.

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La Complainte de Dulcinée

Dulcinée Langfelder et Cie

Mise en scène d'Alice Ronfard

L'Espace Go

Du 4 au 14 décembre 2008