Théâtre - Raconter l'âme d'un lieu

Éric Jean, directeur artistique du Théâtre de Quat’Sous.
Photo: Jacques Grenier Éric Jean, directeur artistique du Théâtre de Quat’Sous.

«Selon moi, le métier d'écrivain est sans doute le plus beau du monde. Pour un auteur de théâtre ou un romancier, ce vertige devant la page blanche où l'on fait naître tout un univers, tout ça me nourrit beaucoup», raconte Éric Jean, dix jours avant la première du premier spectacle de la saison du Théâtre de Quat'Sous. Le directeur artistique de l'institution de l'avenue des Pins est soulagé, car cette saison a bien failli commencer par une production annulée. «Les travaux sur le chantier ont dû être arrêtés durant six semaines», précise-t-il, citant des difficultés administratives et le temps pluvieux de l'été dernier comme causes de ce retard dans l'ouverture du nouveau Quat'Sous.

Après une saison 2007-08 itinérante, où Éric Jean a eu l'occasion de rencontrer de nouveaux publics grâce à des expériences de codiffusion avec le Théâtre d'Aujourd'hui et le théâtre Prospero, le Quat'Sous présentera son nouveau spectacle dans la salle intime de l'Espace Go. Pour l'occasion, le metteur en scène voulait qu'on parle des artistes et de leur rôle dans la société. Il a ainsi recruté Catherine Léger, une jeune dramaturge diplômée de l'École nationale en écriture en 2005. Si cette dernière a reçu en 2006 le prix Gratien-Gélinas pour la relève en écriture dramatique grâce à son texte Voiture américaine, aucune de ses oeuvres n'a encore été montée professionnellement.

Impressions, rappels et fabulations

Comment cette volonté de donner la chance à de jeunes auteurs (ou metteurs en scène, comme ce fut le cas la saison dernière avec Arianna Bardesono) s'inscrit-elle dans le mandat artistique du Quat'Sous? «Ce n'est même pas une question de mandat, répond Éric Jean, je crois que ça fait partie de la mentalité du théâtre depuis sa fondation. Quand on commence dans le métier, c'est difficile, surtout pour les auteurs, d'avoir une place dans nos théâtres institutionnels.»

Si Jean travaille souvent en étroite collaboration avec ses auteurs, comme il l'a fait avec Pascal Brullemans (Hippocampe, Chasseurs) et Olivier Kemeid (Les Mains) par le passé, il précise, dans le cas d'Opium_37: «Catherine et moi avons travaillé ensemble sur la structure du texte, mais tous les dialogues sont de sa plume à elle.» La pièce constitue en fait la seconde mouture d'un projet né à l'École nationale il y a quelques années autour des écrits d'Anaïs Nin et de Henry Miller. «C'est rare au Québec qu'on se donne le temps de travailler longtemps sur un projet théâtral. J'ai donc appelé Catherine afin de savoir si elle avait envie de s'y remettre», explique celui qui a réuni pour l'occasion des acteurs d'expérience comme Muriel Dutil, des plus jeunes qui avaient participé à la première phase de travail comme Ève Gadouas et Martine-Marie Lalande, et même le chanteur Yann Perreau, qui fait ici ses premiers pas à titre de comédien.

Si le personnage de Henry Miller a disparu de cette nouvelle version d'Opium_37, son épouse June Miller y est toujours, tout comme Anaïs Nin, qui entretint une relation plutôt trouble avec le couple, ainsi que le poète Antonin Artaud. Dans le Paris des années 30, artistes et quidams se croisent dans un café. «On ne fait pas du tout dans le biographique. D'ailleurs, on précise dans le texte que nos personnages de Miller, Nin et Artaud ne sont que des impressions, des rappels, des fabulations, explique Éric Jean. De plus, nous avons voulu dépeindre aussi l'artiste de la rue, l'anonyme qui gratte sa guitare.» D'où la présence d'acteurs qui sont également musiciens et qui animent la représentation avec guitare, accordéon et contrebasse, par exemple. La pièce prend alors un aspect festif qui vient balancer un propos parfois plus sombre, ce qui, lorsqu'on convoque des créatures comme Nin et Artaud sur scène, n'a rien d'étonnant.

Mélange enrichissant

Outre les écrits des écrivains évoqués, le tandem Jean-Léger s'est également inspiré des portraits de Brassaï (1899-1984). Pour les costumes, les maquillages et les postures au départ, puis, lors de la réécriture du texte, pour de nouveaux personnages. Le célèbre photographe avait capté de nombreux spécimens fascinants de la faune de la Ville lumière durant l'entre-deux-guerres, comme les androgynes et les voyous.

«Catherine Léger me confiait qu'elle avait récemment réalisé que l'un des thèmes récurrents de son travail était les oppositions entre la collectivité et l'individualisme au sein d'un groupe. Pour ma part, j'ai choisi de travailler de nouveau avec Muriel Dutil car elle possède une telle liberté, une telle ouverture dans le travail qu'elle devient vite un élément rassembleur au sein d'une production. Elle peut en montrer aux jeunes acteurs, mais elle ne cesse elle-même d'apprendre, d'écouter, même avec plus de 40 ans de métier dans le corps. Je trouve que le théâtre est l'un des rares milieux où le mélange entre les générations se fait de façon si naturelle et enrichissante», analyse Éric Jean, avant que nous terminions notre discussion sur son propre travail de metteur en scène et la place d'Opium_37 dans son parcours.

«Ce n'est pas ma façon habituelle de travailler, c'est vrai, même si c'est très stimulant, avoue-t-il. J'adore partir d'une scénographie et inviter mes acteurs à improviser à partir du lieu, en laissant apparaître les histoire et les personnages. Je suis convaincu qu'ils existent en nous, qu'il suffit d'être à l'écoute et d'ouvrir les valves pour les voir apparaître.» Le metteur en scène, qui dit se fier surtout à son instinct, considère l'étape de la mise sur pied de la distribution comme capitale dans ce type de projet: «Je souffre parfois d'insécurité, alors il me faut créer avec des acteurs qui ont à la fois confiance en moi et en leurs propres moyens.»

On pourra constater dès mardi prochain si, dans le cas d'Opium_37, les échanges entre les créateurs furent porteurs de riches découvertes.

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Collaborateur du Devoir

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Opium_37

Texte de Catherine Léger, en collaboration avec Éric Jean, dans une mise en scène d'Éric Jean. Une production du Théâtre de Quat'Sous présentée à l'Espace Go du 25 novembre au 21 novembre.