Le monstre dans l'homme, et vice-versa

Le 8 mai 1984, le caporal Denis Lortie faisait irruption au Parlement et ouvrait le feu sur des innocents. Pierre Lefebvre, rédacteur en chef de la revue Liberté, s'est inspiré de l'essai du juriste et psychanalyste Pierre Legendre sur le sujet pour en tirer Lortie, une pièce que crée en ce moment le Nouveau Théâtre expérimental. Dans un Espace libre dont la configuration rappelle le Salon bleu, la troublante anecdote s'épaissit d'une riche dimension mythologique et jouit d'une performance exceptionnelle d'Alexis Martin dans le rôle-titre.

Des compositions comme celle-ci, on en voit peu. Si l'apparence — barbe, lunettes, vareuse de soldat — aide à créer l'illusion, l'expression verbale et physique de Martin réussissent à traduire l'impuissance et le désarroi du personnage avec une vérité qui glace le sang. La logique fracturée et labyrinthique du caporal Lortie, dans la solitude de sa préparation comme dans ses conversations avec René Jalbert (Henri Chassé, efficace), le sergent d'armes qui réussit à freiner son élan meurtrier, passe par une langue hachée, pilonnée, fragmentée.

Le texte de Lefebvre et les assises proposées par Legendre relèvent à la fois de la psychanalyse, de l'histoire, de la sociologie et de la mythologie pour tenter de comprendre le phénomène. Issu d'un milieu familial violent, obsédé par la figure du père, terrorisé à l'idée d'en devenir un à son tour, humilié dans l'Armée canadienne parce qu'il était francophone, Lortie se rendait à l'Assemblée nationale avec la conviction que l'assassinat de René Lévesque pouvait seul le libérer de ses tourments. Tel Thésée qui, une fois au coeur du dédale, constaterait l'absence du Minotaure, le soldat s'est retrouvé sans but, sans objectif.

La mise en scène de Daniel Brière est relativement sobre, voire pauvre dans ses moyens. L'omniprésence des écrans dans le travail de Brière, qui se traduit ici par un mur de téléviseurs diffusant quelques mots et images liés à la tragédie, ne convainc jamais entièrement. L'occupation de l'espace par les acteurs dynamise par contre la représentation, par exemple lorsque le choeur gravit quelques marches pour se retrouver parmi les spectateurs.

Eugénie Gaillard, Pascale Montreuil et Catherine Vidal, toutes de blanc vêtues, choreutes grecs avec une touche laborantine dans le vêtement, introduisent les éléments de réflexion et d'analyse. Le ton est parfois narquois, «NTE-esque» dirais-je, mais, malgré cette distanciation, la fin du spectacle laisse entendre clairement que l'on ne prétend pas posséder la clé pour comprendre cet élan pulsionnel de destruction.

C'est d'ailleurs là la grande puissance de Lortie, soit de proposer de stimulantes pistes de questionnement autour de l'événement tout en reconnaissant la part d'indicible et d'incompréhensible qu'il comporte. Le traitement respectueux, mais direct de cet épisode de notre histoire récente permet de contourner le grotesque et l'horreur qu'il suscita jadis et qui nous empêcheraient de le regarder en face. Le pari du NTE et de Pierre Lefebvre, à savoir que la psyché torturée du caporal Lortie peut révéler certains traits de l'aliénation québécoise liés par exemple à la filiation, s'avère remporté haut la main.

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Collaborateur du Devoir

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Lortie

Texte: Pierre Lefebvre. Mise en scène: Daniel Brière. Une production du Nouveau Théâtre expérimental présenté à Espace libre jusqu'au 6 décembre.

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