Théâtre - Perdus en forêt

Le mandat du Talisman Theatre est unique dans le paysage montréalais. La compagnie fondée en 2006 semble s'appliquer exclusivement à faire connaître les traductions d'oeuvres francophones d'ici au public anglophone. Après avoir monté That Woman (Celle-là) de Daniel Danis l'an dernier, Emma Tibaldo, récemment nommée directrice artistique du Playswright's Workshop, se frotte maintenant à la dramaturgie de Michel Marc Bouchard avec Down Dangerous Passes Road.

Le Chemin des passes dangereuses ne compte pas parmi les plus grandes oeuvres de Bouchard, comme Les Feluettes ou Les Muses orphelines. Le sentiment d'étrangeté qui émane de ce drame, dont les personnages semblent vivre dans un perpétuel déjà-vu, ne manque par contre pas d'intérêt. La fine traduction de Linda Gaboriau sert ici la langue réaliste parsemée de fragments plus poétiques de l'auteur originaire du Lac-Saint-Jean.

Dans une courbe particulièrement abrupte, sur un chemin forestier, Carl, Ambrose et Victor se remettent d'un terrible accident de voiture. Les trois frères, qui se voient rarement, sont réunis à l'occasion du mariage du cadet. Carl, titulaire d'un bac en administration, vit à Québec et travaille dans un Club Price. Ambrose, marchand d'art, homosexuel, a quitté Alma pour Montréal et considère ses frères comme des péquenots. Victor, l'aîné, est resté sur les terres de leur jeunesse et rumine depuis longtemps les circonstances de la mort du paternel, dont l'accident de camion en forêt semble raviver le souvenir dans l'esprit de la fratrie.

Emma Tibaldo, avec l'aide de ses concepteurs, a situé son récit dans un espace beaucoup plus métaphysique que l'imposant décor qu'on retrouvait sur la scène de la Compagnie Jean-Duceppe lors de la création de la pièce en 1998. Les comédiens évoluent ici dans un espace presque vide, à l'exception de quatre grandes structures comme quatre grands pans de parchemin surgissant de la terre. Au sol, quelques mots à peine lisibles rappellent eux aussi le père poète porté sur la bouteille, honni des fils qui avaient honte de ses affres et craint par eux à cause de sa volonté de nommer les choses, de parler des vrais enjeux, de décrire la beauté.

Le jeu des comédiens, quoique bien senti, reste quant à lui au niveau du réalisme, même lorsque le texte s'aventure dans l'onirisme. Cette inadéquation entre l'espace métaphorique et la direction d'acteurs est parfois intéressante, mais lors des passages où la réalité semble distordue comme en un cauchemar, la sauce ne prend pas. Dans le rôle d'Ambrose, Marcelo Arroyo fait preuve d'un peu plus de nuances que ses collègues Patrick Costello et Graham Cuthbertson, très justes mais toujours dans la même énergie.

En plus de valoriser la traduction des pièces d'auteurs francophones, le travail de Talisman Theatre permet également d'offrir des relectures d'oeuvres relativement récentes de notre dramaturgie. Cette mise à l'épreuve locale des textes ne peut que contribuer à l'élaboration du répertoire québécois, et, qui sait, d'établir des échanges fructueux entre les deux solitudes théâtrales, trop souvent hermétiques l'une à l'autre.

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Collaborateur du Devoir

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Down dangerous passes road

Texte: Michel Marc Bouchard, traduit du français par Linda Gaboriau. Mise en scène: Emma Tibaldo. Une production du Talisman Theatre présentée au Théâtre La Chapelle jusqu'au 15 novembre.