Théâtre - Cet obscur objet du désir

Dans le rôle du patriarche, l’extraordinaire Marcel Sabourin s’abandonne avec génie. L’acteur accentue le côté grotesque, caricatural, de son monstrueux personnage. L’excellent Patrice Robitaille (en proxénète froid, cérébral et calculate
Photo: Dans le rôle du patriarche, l’extraordinaire Marcel Sabourin s’abandonne avec génie. L’acteur accentue le côté grotesque, caricatural, de son monstrueux personnage. L’excellent Patrice Robitaille (en proxénète froid, cérébral et calculate

Parfois, les rêves semblent plus vrais que la réalité. On s'éveille alors assez confus avec l'impression que notre vie nous échappe... Ce sentiment étrange et pénétrant est au centre du Retour d'Harold Pinter. Et il est bien rendu dans la production à l'affiche du TNM. Plus de 40 ans après sa création à Londres, cette pièce forte et surréaliste demeure déstabilisante. À bien des égards.

Au milieu de la nuit, Teddy, l'aîné des trois fils d'un boucher veuf, agressif et cynique, revient au foyer paternel après six ans d'absence. Il est en compagnie de sa femme Ruth. Et leur visite impromptue va déclencher des réactions aussi violentes que contradictoires dans la famille. Sous les yeux de son mari impassible, Ruth sera tour à tour l'objet du mépris, de la haine, du désir et de la possession des hommes de la maison.

Il y a dans Le Retour beaucoup de violence et de misogynie dans les répliques des personnages (pour eux, la femme se résume à deux choses: une mère servante ou une putain servile). Mais il y a aussi de l'amour et de la solidarité dans ce clan très soudé malgré la froideur et la terrible absence de tendresse. En entrevue, Peter Hall (l'homme qui a réalisé la mise en scène de la création et son adaptation au cinéma) disait que Le Retour raconte «la lutte des hommes dans la jungle de la famille pour garder le pouvoir».

Pinter ne tombe pas dans la morale et ne fait pas de Ruth une victime des pulsions et des manipulations masculines; quitte à provoquer et à dérouter le spectateur. Ruth se prête au jeu des hommes et, à la fin, elle retournera la situation en sa faveur... Or, pour aller au-delà de sa propre morale, le spectateur doit éviter de lire la situation au premier degré et accepter de ne pas tout comprendre. Comme dans un rêve, Le Retour procède de la logique de l'inconscient. Pinter y dépeint des pulsions si troubles et si destructrices que des années de psychanalyse ne donneraient pas toutes les réponses à nos questions.

Au-delà du propos, cette production du TNM est d'une belle rigueur esthétique. Yves Desgagnés s'est inspiré du faux réalisme des oeuvres du grand peintre américain Edward Hopper pour le magnifique décor de Martin Ferland. Le public a l'impression de regarder une toile dans laquelle les acteurs et les accessoires sont rigoureusement placés, voire figés dans l'espace. Parfois même un peu trop. Car, par moments, la mise en scène accentue la distance avec le public. À mon avis, l'oeuvre déjà sombre aurait mérité une lecture plus viscérale et moins picturale. Même si l'action n'est pas réaliste, elle demande quand même une charge émotive, un rapport direct avec le public.

Néanmoins, tous les comédiens donnent des performances de haut calibre. Mentionnons, dans le rôle du patriarche, l'extraordinaire Marcel Sabourin qui s'abandonne avec génie. L'acteur accentue le côté grotesque, caricatural, de son monstrueux personnage. L'excellent Patrice Robitaille (en proxénète froid, cérébral et calculateur) est parfait. Même chose pour Jean-François Pichette en golden boy, celui qui a réussi sa carrière et sa famille mais qui s'avère le fils le plus lâche et sans envergure. Noémie Godin-Vigneau compose une Ruth attirante et énigmatique. Deux qualificatifs qui résument parfaitement l'oeuvre du célèbre dramaturge britannique.

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Collaborateur du Devoir

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Le Retour

D'Harold Pinter, mise en scène d'Yves Desgagnés,traduction de René Gingras. Avec Marcel Sabourin, Patrice Robitaille, Jean-François Pichette, Benoît Girard, Hubert Proulx et Noémie Godin-Vigneau. Au TNM jusqu'au 29 novembre.