Théâtre - Des femmes en art

Il y avait quelque chose de magique et de touchant à voir ces 15 femmes se donner corps et âme sur la scène du Rideau Vert, dimanche dernier, pour deux représentations exceptionnelles des Belles-Soeurs. Car ces 15 personnalités aimées et reconnues du public y incarnent des femmes pauvres et incomprises, des personnages qui ne peuvent même pas rêver du jour où la société les considérerait à l'égal des hommes pour leur talent et leur travail. Des femmes réduites à voler des timbres-primes pour se libérer de leur destinée. Pour les 40 ans de la création de la pièce, cette illustration du long chemin parcouru par les femmes au Québec est, sans doute, le plus beau cadeau que l'on pouvait offrir à Michel Tremblay.

Par-delà l'hommage, il y a l'événement qui s'avère aussi éphémère que mémorable. Cette lecture (en fait, une répétition générale dans le décor avec texte en main) est un happening jouissif. Le premier plaisir du spectateur étant de reconnaître ces personnalités sous leurs très beaux costumes (signés Steban Sansfaçon) qui les transforment et nous font oublier leur «personnage» médiatique. Dans certains cas (Liza Frulla, Nathalie Petrowski, Ariane Moffatt), elles sont a priori méconnaissables. Ensuite, il y a les fous rires, les maladresses et les excès des apprenties comédiennes qui sont aussi remarquables qu'excusables. Francine Grimaldi, en digne héritière de son père, Jean Grimaldi, plonge à coeur joie dans le burlesque et le cabotinage: on dirait La Poune sur du speed!

Puis, il y a les belles découvertes: comme celle de Jocelyne Cazin dans la peau de la tragique Rose Ouimet. Est-ce son expérience en journalisme de faits divers qui la rend si juste? Mme Cazin est (presque) toujours dans la vérité de son personnage. Alexandra Diaz, suave, maîtrise à merveille le «perler» de la parvenue Lisette de Courval. Liza Frulla est merveilleuse en Rhéauna Bibeau, la bigote qui fait la morale à son amie Angéline Sauvé (Louise Beaudoin, bonjour le clin d'oeil!). Si tous les politiciens avaient le sens du timing de Liza Frulla, la politique serait un bien meilleur spectacle! Sans oublier Monique Giroux, l'âme de ce projet, parfaite et généreuse en Germaine Lauzon.

Au lendemain du spectacle, Monique Giroux confiait au Devoir son grand bonheur d'avoir réalisé un rêve, mais aussi l'inévitable blues des fins de projet. «Nous avons fait un saut en parachute, sans mesurer son ampleur. Ça demande énormément de disponibilité et d'humilité pour monter sur scène et se fondre dans un personnage. Dans la vie, nous pratiquons des métiers très individualistes, pour des entreprises concurrentes, et là on se retrouve unies et solidaires dans un beau gros bateau. Au théâtre, on a nécessairement besoin les unes des autres. Alors, on a laissé notre ego au vestiaire pour travailler en commun. On a vécu une grande solidarité. Comme une vraie troupe.»

Au point que ces vertes comédiennes seraient tentées de rejouer Les Belles-Soeurs? «C'est sûr que, [si un jour nous arrivons à nous libérer de nos occupations?], on aurait envie de partir en tournée... On s'amuserait comme des folles!» Et le public aussi!

Collaborateur du Devoir

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Les Belles-Soeurs

De Michel Tremblay. Lecture-hommage dirigée par Denise Filiatrault (d'après une idée de Monique Giroux). Avec Monique Giroux et 14 personnalités publiques. Au Théâtre du Rideau Vert, le 9 novembre dernier.

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