Théâtre - Autopsie d'un massacre

Dans Lortie, Alexis Martin enfile l’uniforme de l’ex-caporal de l’armée canadienne Denis Lortie.
Photo: Jacques Grenier Dans Lortie, Alexis Martin enfile l’uniforme de l’ex-caporal de l’armée canadienne Denis Lortie.

Coïncidence? La fiction québécoise explore cette année, comme elle ne l'avait jamais fait avant, des tueries qui ont marqué son histoire. Alors qu'on attend le film de Denis Villeneuve sur la tragédie de Polytechnique, une pièce du Nouveau Théâtre expérimental (NTE) se penche sur le cas de Denis Lortie. Presque 25 ans après sa sanglante irruption à l'Assemblée nationale, Alexis Martin enfile l'uniforme de camouflage de l'ex-caporal de l'armée canadienne. Et, ô hasard, le comédien incarnait lui-même la victime d'un tueur fou dans le film Le Banquet, cet automne...

À quoi attribuer cette conjonction artistique? Peut-être que la fusillade du collège Dawson a rouvert des plaies mal fermées. Ou, tout simplement, le temps a fait son oeuvre et, comme le suppose Alexis Martin, sa génération est maintenant assez mûre, a suffisamment de recul pour décortiquer ces drames nationaux arrivés durant sa jeunesse.

Pour le codirecteur du NTE, le cas de Lortie est de toute façon spécial, tant on peut y lire une métaphore du Québec. C'est l'argument de l'auteur de Lortie, l'essayiste Pierre Lefebvre, rédacteur en chef de la revue Liberté. Fidèle à son mandat de «décloisonner» le théâtre, la compagnie expérimentale aime se frotter à ces auteurs issus d'autres domaines (pensons au médecin de Sacré-Coeur). «Ça donne une pièce où il y a une intéressante juxtaposition entre l'anecdote, assez fidèle à ce qui s'est passé réellement, et un choeur à la grecque de trois comédiennes, qui vient expliquer, éclairer, nuancer», expose Martin, qui a aidé l'auteur. Un aller-retour entre ce «regard plus sociologique» et le face à face opposant Lortie au courageux sergent d'armes René Jalbert (incarné ici par Henri Chassé).

La tragédie portait en soi «une matière très riche, au niveau à la fois mythique et dramatique». Rappelons que Lortie avait motivé son geste fou en expliquant que «le gouvernement du Québec avait le visage de son père. Donc, il s'en allait abattre le père malfaisant. Et il est tombé sur une figure paternelle bienfaisante: Jalbert.» Il est aussi tombé, heureusement, sur une Assemblée nationale presque vide. Avec Lortie s'installant dans le siège inoccupé du «père» (le président), l'événement imposait des images d'une charge symbolique «incroyable».

Une histoire québécoise

Au dire de Martin, c'est surtout une histoire pleine de «québécitude».

L'auteur de la pièce fait le pari qu'il y a des liens puissants entre l'histoire personnelle de Lortie et la psyché québécoise, sa généalogie et une société peut-être elle-même «un peu incestueuse, trop refermée sur soi, étouffante». L'acteur voit ces connexions dans la «relation à l'autorité, au père, à la famille. Lortie vient d'une enfance complètement sinistrée — famille nombreuse, père abusif, violence, inceste — où tout était caché, muet. Il y a sa difficulté de s'exprimer, aussi. On sent qu'il est emmuré dans une sorte de silence, qui est un syndrome proprement québécois — peut-être moins maintenant.»

«Depuis que je suis jeune, j'ai senti au Québec une sorte de violence rentrée, qui se traduit par beaucoup de silence, surtout chez les hommes. Un non-vocabulaire, mais chargé d'émotions. J'ai toujours essayé de parler de ce que j'appelle la violence ordinaire des tavernes. La violence, c'est là où la politique et la discussion finissent.»

Provoquée par la naissance d'un fils, donc la peur de devenir père, la crise meurtrière de Lortie met en jeu un problème de transmission, notre «difficulté d'assumer une continuité, de nous établir fermement, dans la confiance d'élever des enfants. Et de léguer une langue forte. Il y a un constant sentiment d'inaccompli, je trouve, dans cette société-ci».

Le lieu de pouvoir déserté dans lequel aboutit le tueur renvoie aussi l'auteur de Matroni et moi au thème qui l'habite depuis toujours: la mort de Dieu. Une absence peut-être plus marquée ici qu'ailleurs en Occident. «Au Québec, on dirait qu'il y a quelque chose d'indéterminé, de flottant dans les institutions. Et on a l'impression que c'est souvent le premier ministre du Québec qui devient une sorte de parent. C'est une fonction exigeante où on a l'impression qu'il faut à la fois être un haut fonctionnaire et le père de la nation. Ce qu'on sent moins au Canada anglais.»

Bref, s'il ne peut totalement l'expliquer rationnellement, Alexis Martin sent intuitivement que ce récit «fait partie de [son] histoire, de la société où [il a] grandi. Et c'est ce qui [le] touche beaucoup dans ce personnage. On aborde cette histoire avec beaucoup de respect. C'est un drame malheureux».

Jouer Lortie

Mais comment incarner cet être perturbé — qui a depuis exprimé force regrets? «C'est toujours le même effort d'essayer de se mettre dans la peau de l'autre. Je trouve ça passionnant. Et très difficile. C'est quelqu'un en crise de psychose aiguë, avec une pensée et un langage assez déconstruits. La syntaxe elle-même trahit sa désarticulation, une logique évidente pour lui et qu'on comprend, mais qui sort tout croche. Donc, c'est très dur à mémoriser, ce langage qui lui est particulier. Il essaie de parler, par exemple, de ce qu'il vivait dans sa famille. Mais la pensée n'est jamais finie; c'est un personnage qui est dans ce qui n'est pas dit, toujours au bord de nommer, mais arrêtant juste avant le mot.»

Un psychiatre a été interrogé longuement pour la pièce. Et l'acteur a étudié Lortie dans les archives visuelles disponibles. «J'ai essayé de m'inspirer de sa façon d'être, de respirer — les émotions sont tellement liées à la respiration. Sans faire une imitation. Mais c'est sûr que ça nourrit beaucoup. Les tics faciaux, la façon d'articuler, tout ça trahit quelque chose d'intérieur.»

Tout de même délicat, de travailler sur une histoire réelle. «C'est pourquoi c'était très important pour nous qu'il y ait une transposition. On n'a pas une prétention de véracité historique, plutôt de vérité artistique. Au théâtre, on est là pour transcender l'événement et demander: qu'est-ce qu'il y a au coeur de ça qui nous concerne encore?»

Beaucoup de choses, apparemment. Selon Alexis Martin, Lortie nous laisse avec plusieurs questions intéressantes. Sur notre rapport à l'État, sur «comment on apprend aux jeunes garçons à devenir des hommes», sur ce qu'on lègue aux enfants; sur le niveau de maturité de la société québécoise. Bref, un quart de siècle plus tard, la tragédie continue de nous hanter, même si on n'en a pas conscience...

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Collaboratrice du Devoir

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LORTIE

De Pierre Lefebvre

Mise en scène de Daniel Brière

À l'Espace libre, du 11 novembre au 6 décembre.

À voir en vidéo