Théâtre - L'intensité, toujours

Le comédien François Arnaud, qui tient le rôle principal dans L’Heure du lynx, de Per Olov Enquist, en compagnie du metteur en scène, Téo Spychalski
Photo: Jacques Grenier Le comédien François Arnaud, qui tient le rôle principal dans L’Heure du lynx, de Per Olov Enquist, en compagnie du metteur en scène, Téo Spychalski

C'est surtout grâce aux gens de La Veillée — et au mandat qu'ils se sont donné de mettre en scène des écritures théâtrales d'ailleurs — que l'on connaît ici autre chose de la dramaturgie suédoise que l'oeuvre de Strindberg. Merci. En l'espace de quelques années à peine, voilà qu'on en est à la quatrième production d'un texte suédois dans le petit théâtre de la rue Ontario.

Entre l'histoire et l'intime

L'Heure du lynx, une pièce écrite à Paris au début des années 1980 alors que Per Olov Enquist vivait lui-même les affres de la déprime, prend l'affiche mardi dans la grande salle du Prospero dans une mise en scène de Téo Spychalski; c'est déjà la deuxième pièce d'Enquist que propose l'équipe de La Veillée. En 2002, en effet, dans La Nuit des tribades (avec Gabriel Arcand et Anouk Simard), Enquist «s'attaquait» à la vie sexuelle de Strindberg tout en affirmant ainsi sa tendance à s'appuyer sur un personnage historique pour raconter ses histoires: comme dans Pour Phèdre, par exemple, ou son tout récent Blanche et Marie sur Marie Curie.

Pourtant, ici, Téo Spychalski, qui signe la mise en scène, et le jeune François Arnaud, qui joue le rôle principal, expliquent que L'Heure du lynx est plutôt l'histoire d'un jeune garçon dont on ne connaîtra même pas le nom, qui est animé par une intense quête spirituelle... L'entrevue se déroule en début de semaine au café du Prospero, à l'étage, alors que l'on commence à peine à construire le décor, en bas. C'est donc sous l'écho plus ou moins feutré des scies à découper et des coups de marteau que Téo Spychalski apporte d'abord quelques précisions supplémentaires sur Per Olov Enquist.

Le directeur artistique du Groupe de la Veillée s'empresse de souligner à quel point il considère Enquist comme un énorme écrivain, que l'on ne connaît pas assez de ce côté-ci du pôle Nord: «C'est un créateur à placer dans la lignée de Bergman. Un auteur très puissant, parmi les cinq plus importants que j'aie jamais rencontrés.»

Il raconte que l'écrivain suédois ne s'est pas contenté d'écrire pour le théâtre. Il a signé aussi de nombreux romans, des essais et des documentaires, et partout dans son oeuvre, et pas seulement au théâtre, il s'ingénie à placer des personnages connus dans des situations imaginaires, mais tout à fait plausibles, à la croisée de l'histoire et de l'intime. Il a ainsi abordé des personnages comme Rudolf Hess (pour décrire le fascisme de l'intérieur), Hans Christian Andersen, Marie Stuart, Phèdre et même un héros de Jules Verne dans La Bibliothèque du capitaine Némo...

Spychalski dira de la pièce qu'il met en scène qu'Enquist y réussit un «tour de force» d'intensité et de densité... «Il y a dans cette pièce une sorte de simplicité volontaire: c'est d'abord le texte qui compte. L'heure du lynx, c'est l'heure de ce qui se laisse sentir avec l'arrivée de la nuit; celle où les frontières sont floues, où tout est possible. Et pour rendre cet univers sensible, Enquist s'en tient aux mots. Ce n'est pas un théâtre spectaculaire ou un théâtre d'effets. C'est par les mots et par le jeu des acteurs que l'on arrive à sentir ici l'intensité de ce jeune homme qui parvient à se rencontrer lui-même.»



La beauté du monde

Se rencontrer parce qu'il se cherche, évidemment, ce jeune homme. Ou plutôt parce qu'il cherche à comprendre ce qui a bien pu lui arriver. Car, au départ, l'histoire est plutôt sordide: c'est celle de l'assassinat de deux retraités qui s'installaient dans la maison du grand-père décédé du tout jeune garçon.

Emprisonné, le jeune criminel est plongé dans une psychothérapie expérimentale qui deviendra de plus en plus intense à mesure qu'il s'y engloutira, en amenant la psy (Isabelle Tincler) à conclure au délire et en provoquant une profonde remise en question de la femme pasteur (Marthe Turgeon) qui le «suit» aussi — Gaétan Nadeau complète la distribution. Le metteur en scène parle presque de mysticisme et d'illumination; d'une quête spirituelle hors du commun par laquelle le jeune homme atteindra à la paix intérieure.

François Arnaud, qui sort à peine du conservatoire, jouera ici son premier grand rôle au théâtre après quelques présences à Fred-Barry (Tendres totems et croquis cruels de Francis Monty), au TNM (L'Imprésario de Smyrne de Goldoni) et surtout au cinéma, où il sera dans quelques semaines le jeune et bel amant des Grandes Chaleurs de Sophie Lorain aux côtés de Marie-Thérèse Fortin.

Son premier rôle au Prospero l'a amené à réfléchir intensément à toutes ces questions où les mots «religion», «spiritualité» ou «quête du sacré» se côtoient sans jamais vraiment vouloir dire la même chose. C'est lui qui soulignera que son personnage en vient à baigner dans une sorte d'harmonie panthéiste et qu'il est finalement en connexion directe avec la beauté du monde. «Il n'y a rien de violent dans le texte, dit-il; au contraire, c'est de l'anti-Sarah Kane. Le jeune homme résout le conflit qui l'habite en rétablissant le lien avec la nature. Avec les seuls moments de bonheur qu'il a connus dans sa vie dans la maison de son grand-père plantée en pleine nature.»

Le jeune comédien — qui se dit «gâté» de travailler à un tel rôle entouré d'une «équipe pareille» — a tout pour connaître une carrière fulgurante; on dirait un Marc-André Grondin en plus élancé et en plus séduisant. Un cool avec une voix et un sourire irrésistibles. Téo Spychalski l'a rencontré par hasard dans une salle de spectacle alors qu'il gagnait son siège et lui a tout de suite proposé une séance de lecture, persuadé déjà qu'il venait de trouver le jeune homme un peu bizarre mis en scène par Enquist; son intuition s'est confirmée rapidement.

Le personnage n'est pas facile. «Ce n'est pas un psychopathe, reprend le comédien, mais on n'est pas dans La P'tite Vie non plus; ce jeune homme n'a rien d'habituel. On peut facilement le qualifier d'"extrême", comme dans "extrêmement intense". La notion de pardon, par exemple, en viendra à prendre un sens très particulier pour lui, et c'est cela qui fera craquer, différemment, les deux femmes qui l'entourent et le surveillent.»

Reste à voir comment il réussira à traduire ce rôle à la fois intense et subtil que Téo Spychalski décrit comme «une étude intelligente sur la source de ces psychoses qui mènent souvent aux envolées mystiques et qui parfois débouchent aussi sur l'art en général». Beau défi.

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L'Heure du lynx

Texte de Per Olov Enquist mis en scène par Téo Spychalski.

Une production du Groupe de la Veillée présentée au théâtre Prospero du 11 novembre au

6 décembre.