Théâtre - Amère America

La directrice du Théâtre de l'Opsis, Luce Pelletier, n'a pas manqué de flair en mettant au programme l'oeuvre maîtresse de William Faulkner. En traçant le sombre portrait d'une famille gangrenée par la folie, le racisme, le puritanisme, le matérialisme, Le Bruit et la Fureur illustre le déclin d'un monde (ici le sud des États-Unis) en faillite monétaire et morale. D'autant que ce roman écrit en 1928 semble préfigurer le krach boursier de l'année suivante...

L'éloquente scénographie d'Olivier Landreville donne d'emblée le ton: l'espace de jeu dépouillé — sauf pour un arbre — est cerné par une juxtaposition de colonnes en état croissant de ruines, rappelant la splendeur enfuie de cette famille déchue. Des colonnes sur lesquelles s'appuient les personnages, tous constamment en scène, lorsqu'ils ne sont pas à l'avant-plan du récit. Le spectacle s'ouvre sur une prière récitée par la servante noire, Dilsey (chaleureuse Mireille Métellus), qui, d'une certaine façon, est le coeur de la famille. Habile manière de présenter les principaux personnages de cette tortueuse saga.

C'était, il faut l'admettre, une entreprise aux difficultés multiples: l'histoire y est racontée non seulement à travers trois voix, et quatre styles différents, mais dans une chronologie en désordre. Dépourvu d'une grande trame principale, le récit est fait de détails révélateurs sur la nature des personnages. Collant à la structure du roman, l'adaptation de Pierre-Yves Lemieux est à la fois respectueuse et accessible. Narré par le simple d'esprit (un rôle difficile dont s'acquitte Patrick Hivon), le premier mouvement conserve ainsi assez bien le flux faulknérien, cette construction par associations qui se promène d'un temps, d'un récit à l'autre.

Lemieux a bien pris des libertés, comme l'épilogue ou en confiant la narration du dernier tableau — le seul dans le roman à utiliser une description à la troisième personne — à Caddy (vive Émilie Bibeau), la soeur trop libre, personnage central de l'oeuvre, vue à travers le regard, affectueux ou haineux, de ses trois frères.

La pièce explicite certains points, clarifiant le texte et ses enjeux. Quitte, peut-être, à l'aplatir, à rester forcément en deçà de cette oeuvre exigeante. Pour qui a lu le roman, certaines scènes perdent un peu de leur force — trop résumées, synthétisées. A-t-on voulu garder trop de péripéties? Par exemple, les épisodes des billets déchirés ou du bébé entraperçu par les fenêtres de la voiture, dans leur version intégrale, donnaient une plus juste mesure de la cruauté de Jason. Un personnage calculateur et aigri, dont le monologue laissait voir une bonne tension, même si, le soir de la première, Pierre-François Legendre semblait particulièrement affecté par la nervosité. Au sein d'une distribution généralement solide, on remarque le souffle et la sensibilité que donne Francis Ducharme au tragique Quentin.

Au total, un beau spectacle soigné, mais qui paraît presque trop sage, maîtrisé. Comme s'il y manquait un peu de... fureur.

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Collaboratrice du Devoir

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Le bruit et la fureur

Adaptation de Pierre-Yves Lemieux. Mise en scène de Luce Pelletier. À l'Espace Go, jusqu'au 22 novembre.