Bob, Andy, Madame et les autres

Michelle Rossignol
Photo: Jacques Grenier Michelle Rossignol

C'est un truc énorme: trois heures et demie de spectacle entrecoupé d'un entracte de 30 minutes. René Richard Cyr parle de «texte immense», d'«événement»; Michelle Rossignol, d'une «parole profonde, brillante, essentielle». Les deux disent avoir été littéralement soufflés en lisant le texte de Bob, le plus récent opus de René Daniel Dubois, un des sommets de la programmation du 40e anniversaire du Théâtre d'Aujourd'hui, qui prend l'affiche la semaine prochaine.

À dix jours de la première, à la fois enthousiaste et en état de doute profond, Michelle Rossignol (la grande Michelle Rossignol!) affirme jouer ici un des plus grands rôles de sa carrière. Quand même! René Richard Cyr, qui signe la mise en scène — il réglait ce jour-là les intensités d'éclairage et participa peu à la rencontre —, dit «essayer d'être à la hauteur». Bon. D'accord. Mais quelqu'un pourrait nous expliquer ce qu'il a, Bob, pour provoquer des réactions si intenses?

Un cadeau

C'est probablement, tout bonnement, parce que c'est un texte de René Daniel Dubois. Un texte, faut-il préciser, avec lequel Dubois aura vécu 17 années, dans des incarnations différentes, avant d'arriver à la première de la semaine prochaine. D'où la démesure. D'où les débordements divers auxquels on peut penser. D'où l'intensité.

Intensité qui semble d'ailleurs irradier des yeux de Michelle Rossignol aussitôt qu'elle fait allusion au texte de RDD ou à son personnage de Madame Fryers, la «vieille comédienne à la retraite» qui fera à Bob le cadeau de sa vie...

«C'est un rôle extraordinaire: quelle chance j'ai de jouer ça! C'est un cadeau! Et c'est aussi l'histoire du cadeau que fait cette vieille comédienne en fin de vie à Bob lorsqu'elle décide de sortir du désespoir et de mourir heureuse. Elle va lui transmettre tout ce qu'elle sait. Elle qui l'a vu dans un exercice à l'École nationale, avant qu'il ne se fasse messager à vélo, lui montrera comment "jouer pour vrai", comment "être pour vrai". Elle lui donnera tout ce qu'elle a, tout ce qu'elle est en lui apprenant d'abord l'importance d'entrer vraiment en contact avec les êtres humains que l'on rencontre... Mais Bob, c'est d'abord une parole brillante, profonde, essentielle, qui aborde des enjeux dont on parle peu: la vraie remise en question, l'amour, le désir, le besoin, l'art. C'est un texte merveilleux qui débouche sur l'ouverture et sur l'autre.»

Elle brûle donc, Michelle Rossignol. Complètement. Toujours aussi soufflée, ébranlée par le texte de RDD, voilà que, tout à coup, au détour d'une phrase tirée du texte et qui parle d'amour, d'art et de magie, elle dit douter de ses moyens pour réussir à donner toute l'ampleur du personnage extraordinaire qu'est Madame Fryers. Un terrain sur lequel nous ne la suivrons pas... De toute façon, Bob n'est pas que l'histoire de cette rencontre extraordinaire. En fait, c'est plutôt l'histoire de la rencontre de Bob et d'Andy que l'on suivra, alors que le legs incandescent de la vieille comédienne prendra plutôt la forme de flash-back.

Profitons-en, tiens, pour revenir à l'arrivée au Théâtre d'Aujourd'hui... Sur scène, le photographe mitraille Michelle Rossignol sous tous les angles et René Richard Cyr en profite pour me «raconter l'histoire» dans ses mots, accoudé à une rangée de fauteuils... «En sortant de l'École nationale, Bob n'a pas vraiment fait le saut comme comédien et s'est plutôt fait messager à vélo. Puis bang, collision avec un autre messager à vélo... et c'est le coup de foudre. Il décide de faire ce que lui a appris Madame Fryers: entrer vraiment en contact avec ce Andy qui vient d'apparaître brusquement dans sa vie. Je résume beaucoup, mais grosso modo c'est ça.»

Célébrer

On aura compris que, même avec ses trois seules lettres, Bob ne raconte pas vraiment une histoire simple. Pour la raconter, pour mettre en scène ce foisonnement de vie qui s'accepte, René Richard Cyr a choisi de multiplier les modes narratifs; afin de renouveler régulièrement l'écoute du spectateur, il a ainsi fait appel à une équipe diversifiée de concepteurs.

«Déjà, reprend Michelle Rossignol en soulignant le plaisir de travailler avec deux de ses anciens élèves, le texte de René Daniel [Dubois] comporte différents niveaux de langue parfaitement maîtrisés. Il est évident, par exemple, que Madame Fryers et Bob ou Andy ne parlent pas de la même façon; elle est cultivée et fait référence à tout, eux ne le peuvent pas toujours... Il y a aussi plein d'histoires qui s'imbriquent les unes dans les autres, des envolées lyriques et des passages beaucoup plus polémiques aussi, un peu à l'image de René Daniel. Pour que l'on s'y retrouve plus clairement, René Richard [Cyr] a donc mis en place différents types de discours scéniques dont le plus évident est le choeur formé de dix comédiens qui viennent rythmer tout cela de façon très particulière. Mais il y aura des lectures au lutrin aussi et des séquences vidéo... Heureusement d'ailleurs, car je n'aurais pas pu accepter ce rôle extraordinaire qui est très exigeant. Pierre Mignot, donc, s'est beaucoup impliqué, non seulement avec ses images et sa caméra mais aussi avec ses idées et ses suggestions; ça aussi, c'est une sorte de cadeau.»

Cette idée semble d'ailleurs tellement centrale — cette participation de tous, cette célébration dont va parler aussi le metteur en scène lorsqu'il nous rejoindra en fin d'entrevue — qu'on a voulu en quelque sorte l'étendre au public. Michelle Rossignol, qui, on ne le rappellera jamais assez, a réussi le tour de force, en 1991, de déménager le TdA du hangar de la rue Papineau au local actuel, rue Saint-Denis, est galvanisée par la production qui prend forme à un rythme accéléré ces jours-ci. Elle sourit d'aise, transportée malgré ses doutes, par l'ampleur du texte et de la production. «On veut que le public célèbre avec nous cet événement théâtral exceptionnel, raconte-t-elle. Qu'il y participe pleinement. À l'entracte, par exemple, on pourra partager une collation et discuter en se laissant, pourquoi pas, emporter par la démesure du texte de René Daniel. Je souhaite que tout le monde y plonge et trouve ce que nous y avons trouvé...»

Là-dessus, René Richard Cyr se pointe, alors que nous rangions nos crayons, et se met lui aussi à insister sur cette idée de la célébration... mais ça, vous le saviez déjà. Comme le fait que Bob doit bien avoir quelque chose de spécial pour provoquer autant d'enthousiasme...

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Bob

Texte de René Daniel Dubois mis en scène par René Richard Cyr. Une production du Théâtre d'Aujourd'hui à l'affiche du 28 octobre au 30 novembre. 514 282-3900