Théâtre - Des machines au salon

Nathalie Claude a écrit, mis en scène et anime elle-même ce Salon automate qui prend l’affiche de l’Usine C mardi.
Photo: Jacques Grenier Nathalie Claude a écrit, mis en scène et anime elle-même ce Salon automate qui prend l’affiche de l’Usine C mardi.

C'est une folie! Passer deux heures sur une scène à parler à des machines actionnées par des servomoteurs risquant à tout moment de se détraquer, c'est déjà, en soi, un peu bizarroïde. Cela le devient encore plus quand on prétend tenir un salon littéraire avec trois authentiques automates fabriqués de toutes pièces et parlant avec la voix de Céline Bonnier, de Patrice Coquereau ou de Marie-France Lambert. Mais Nathalie Claude n'en est pas à une folie près...

Même qu'elle a écrit, mis en scène et qu'elle anime elle-même ce Salon automate qui prend l'affiche de l'Usine C mardi. Elle a bien voulu nous situer ce projet de longue haleine sur la folie (tiens!) et, plus tard parce qu'ils étaient pris ailleurs avant, les deux concepteurs des automates, Raymond Marius Boucher et Simon Laroche, nous ont expliqué les défis bien concrets auxquels ils ont fait face.

Moteurs: action!

Faux humains

La momentumienne Nathalie Claude raconte d'abord que le Salon est la dernière partie d'une trilogie sur la folie amorcée en 2005 dans le cadre du festival Edgy Woman, trois solos en fait. Les deux premiers, Lapine-moi et Cerveau fêlé 101, ont beaucoup voyagé; après quelques trop rapides présentations à Montréal, elle les a tournés dans le circuit des petits festivals de paroles féminines engagées un peu partout, à Toronto, à New York, à Berlin, à Florence et même en Slovénie. Exploration de la folie au sens large donc, à travers les mots, d'où l'idée de terminer la série avec une sorte de salon littéraire...

«C'est un show à la fois sur la folie et sur la solitude qui tourne autour d'une femme un peu bizarre, un être troublé, un peu dérangé, qui entretient de longues conversations avec des automates. Cela raconte au fond qu'on est même prêt à s'entourer de machines pour ne pas succomber à la solitude ou à la folie. Mon personnage tient donc salon avec trois automates assez raffinés: un poète dandy, une mécène qui boit beaucoup et une artiste de cabaret.»

Elle discutera donc philosophie et littérature avec ses trois automates et nous fera assister à une sorte de soirée mondaine, comme pour mieux se cacher à elle-même sa tristesse et le drame de sa propre solitude. Mais, direz-vous sans doute, pourquoi des automates?

«D'abord parce que ce sont de "faux humains". Ils ont l'apparence de l'humanité, ce sont des illusions d'humains, de bêtes machines parlant et bougeant comme des humains. On peut les voir comme une sorte de dernier rempart presque humain avant d'être isolé, chacun dans notre coin, chacun derrière nos masques et nos carapaces, sans plus aucune possibilité de partage... Je suis depuis longtemps fascinée par les automates!»

Nathalie Claude raconte avoir tout lu ou presque sur le sujet. Elle s'enflamme... On aurait trouvé la trace de machines à apparence humaine, les ancêtres du Terminator et du robot japonais tout usage, jusqu'au début de la Renaissance. Elles ont vraiment connu une sorte d'âge d'or au XIXe siècle, plus précisément entre 1850 et la Grande Guerre. On en trouvait dans les grands salons bourgeois qui se respectaient et, dans les expositions, les gens se bousculaient pour les voir. Ce fut la curiosité de l'époque; on était fasciné par les automates mais, si on se précipitait pour les toucher dans les foires, on les craignait aussi. Nathalie Claude raconte qu'un automate fut condamné à la prison avec son créateur par l'Inquisition espagnole, et elle souligne, l'oeil allumé, que les machines humaines de l'époque étaient souvent construites par des «horlogers tristes». Des hommes esseulés cherchant la plupart du temps à perpétuer le souvenir et la présence d'un être cher disparu trop tôt...

Une partition

Ici, dans la petite salle de l'Usine C, on reconnaîtra tout de suite les voix et même les visages des trois comédiens habitant virtuellement la structure de bois, de métal et de plexiglas animée par une série de servomoteurs branchés dans le plancher. Ce sont des «automates incarnés». Pourquoi?

«Pour aller encore plus dans le sens de l'humanité, répond la conceptrice du spectacle: on est très loin de la robotique moderne et beaucoup plus près de la marionnette... Parce que c'est ça qui engendre un trouble, une sorte de gêne quand on voit les automates bouger et qu'on les entend raconter des choses qui nous font rire: leur "humanité". On se retrouve en eux; on en vient à y croire et on oublie très vite leur froideur mécanique. On sait que ce sont des êtres de carton-pâte qui dansent aux frontières de la vie et de la mort, de la réalité et de sa représentation, mais toujours on est remué par ce qu'ils nous font vivre... Comme comédienne, c'est évidemment un incroyable défi qui permet de pousser encore plus loin et plus intensément les limites du travail...»

Ce risque permanent, ce lien, cette proximité constante de la vie et de la mort quand il est question d'automates, Raymond Marius Boucher et Simon Laroche, les deux concepteurs-constructeurs des «machines», l'ont vécu eux aussi comme un défi. Leur travail s'est fait en deux temps sur une période de plus de deux ans, une façon polie de dire qu'ils ont d'abord évalué la possibilité de répondre aux attentes de Nathalie Claude avant d'y plonger comme des «savants fous» en entraînant avec eux leurs étudiants et la collaboration — avec un budget de R&D, heureusement! — de l'université Concordia, où ils enseignent tous les deux.

Même si leur sens du concret les rapproche de multiples façons, Laroche a le look le plus «weirdo» des deux. Plus jeune, tout à fait l'allure du bidouilleux branché, il est professeur en «electronic arts» et donne aussi dans l'installation et la performance; c'est lui qui a programmé les 34 servomoteurs cachés un peu partout sous les costumes des trois machines et qui actionnent le moindre mouvement de paupière, de tête ou de main. C'est lui aussi qui a parlé le premier de «partition» plutôt que de mise en scène.

Boucher, que l'on connaissait jusqu'ici pour son admirable travail de scénographe, enchaîne en racontant qu'il a effectivement fallu tout prévoir, c'est-à-dire tout programmer au moindre détail près. «Les répétitions avec Nathalie ont eu lieu avant que les automates ne soient construits. Tout cela était complètement différent pour nous! Il fallait noter le moindre geste accompagnant la moindre émotion pour pouvoir ensuite l'inscrire littéralement dans la programmation des servomoteurs placés dans le coude ou dans le cou des machines. L'automate va toujours tourner la tête comme vous lui dites de le faire, vers la gauche ou la droite, au même moment, à partir du même "cue", que l'interprète soit à l'endroit précis où elle est censée être... ou non. C'est dire aussi que toute la scéno, tous les déplacements dans le décor devaient être "placés" avant même de commencer...»

«Il a fallu constamment innover, poursuit Laroche. Inventer des solutions nouvelles à partir de trucs déjà utilisés ailleurs sur d'autres machines, sur des vélos comme sur des avions télécommandés. Tout cela pour que les mouvements soient légitimes, crédibles.» Pour minimiser les risques d'accident, ils ont par exemple dû «designer» des coquilles de plastique enveloppant les moteurs et emprunter au concept de la gaine recouvrant les freins des vélos afin que les vêtements des «personnages» ne viennent empêcher la transmission du mouvement. La galère. Le fun aussi, on le voit bien sur leurs visages quand ils en parlent...

Après l'entrevue, une semaine à peine avant la première, toute l'équipe s'installait pour la première fois dans le décor et, lorsque Boucher et Laroche m'ont fait visiter le plateau, on en était à vérifier la programmation de l'éclairage et à installer les consoles de contrôle.

Sur scène, les trois automates ne parlaient pas et n'avaient pas non plus revêtu encore leur vrai costume, ni leurs vrais cheveux. Pourtant, déjà, j'ai ressenti un certain malaise en les voyant. Qu'est-ce que ce sera quand ils bougeront en discourant avec cynisme sur le sort des humains prétentieux...

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Le salon automate

Écrit, mis en scène et interprété par Nathalie Claude. Conception et programmation des automates: Raymond Marius Boucher et Simon Laroche. Une production Momentum présentée à l'Usine C du 7 au 25 octobre.