Théâtre jeunes publics - Pour la suite du monde

Depuis 1974, Suzanne Lebeau a écrit plus de 25 pièces et a travaillé avec les enfants dans des ateliers un peu partout dans le monde, en Amérique du Sud et au Mexique, surtout.
Photo: Jacques Grenier Depuis 1974, Suzanne Lebeau a écrit plus de 25 pièces et a travaillé avec les enfants dans des ateliers un peu partout dans le monde, en Amérique du Sud et au Mexique, surtout.

Alain Grégoire et son équipe ont tenu à ce que Salvador amorce la 25e saison de la Maison Théâtre: c'est un choix audacieux, il faut le souligner. Salvador n'est pas une pièce facile, bien au contraire, comme le rappelle son auteure, Suzanne Lebeau. C'est plutôt une déchirante mise en scène de la fracture, de la frontière qui se creuse sans cesse entre le Nord et le Sud.

Nous sommes en début de semaine dans un petit café sympathique, rue Ontario Est et, il faut le dire, la dramaturge — dont le plus récent texte sur les enfants soldats (Le bruit des os qui craquent) sera créé ici au Théâtre d'Aujourd'hui, en mars, puis lu, en juin, à la Comédie-Française — semble sous le choc. Elle a même l'air plutôt dévastée, Suzanne Lebeau...

Nous sommes là à peine depuis cinq minutes que la voilà qui «craque» à sa façon en avouant l'horreur qui l'envahit — et qu'elle arrive visiblement très mal à cacher — devant le projet de loi de Stephen Harper ciblant les enfants criminels à compter de 14 ans.

Dire la fierté

C'est que notre dramaturge est très concernée par les enfants. Depuis 1974, elle a écrit plus de 25 pièces et a travaillé avec eux dans des ateliers un peu partout dans le monde, en Amérique du Sud et au Mexique, surtout.

Elle est de ceux qui croient que les enfants du monde savent fort bien ce qui se passe autour d'eux, qu'ils ne vivent pas tous dans des bulles aseptisées — «comme si c'était possible!» — et qu'ils connaissent déjà sur la vie des choses n'ayant absolument rien à voir avec «les histoires pour enfants»... Dans son texte sur les enfants soldats, par exemple (et tout comme dans la vraie vie d'ailleurs), on saisit vite que ce sont toujours des adultes qui, d'une façon ou d'une autre, mettent des armes dans les mains des enfants. Même s'il carbure à l'espoir, au rêve et à la poésie, le théâtre de Suzanne Lebeau met en scène des situations limites souvent douloureuses ou insupportables. Comme la vraie vie...

Le Salvador que l'on va revoir avec plaisir à la Maison Théâtre et qui raconte un peu le sort des enfants qu'elle a rencontrés au Sud, remonte déjà à 1994. C'est une production que le Carrousel — la compagnie que Lebeau anime avec Gervais Gaudreault depuis des décennies, on le sait — a jouée plus de 200 fois sur tous les continents, ou presque. Traduite en espagnol, en anglais et ensuite en une multitude de langues, l'oeuvre de Suzanne Lebeau fait partie du patrimoine universel du théâtre destiné aux jeunes publics. Elle est jouée partout, c'est un nom célèbre, une oeuvre marquante, essentielle et partout reconnue comme telle... Sauf peut-être ici alors que, comme plusieurs compagnies qui tournent dans le monde entier, le Carrousel est aussi menacé par les compressions conservatrices visant à éliminer les robes de gala, les Rolex et les rivières de diamants portées par la majorité des «zartisses», on le sait...

Mais revenons plutôt à Salvador et à Suzanne Lebeau. Suzanne Lebeau qui travaille souvent à partir d'ateliers, on l'a dit, aussi bien dans les écoles, à Saint-Lambert et dans le Centre-Sud que dans les quartiers pauvres de Lima, au Pérou, au Mexique ou en Argentine. Elle a travaillé avec les enfants du Sud, — «une des expériences les plus riches, les plus bouleversantes, les plus obsédantes que j'aie jamais vécues...» —, ces enfants de la rue souvent pourchassés, traqués, abattus même lors d'opérations de «nettoyage» par de sinistres escadrons de la mort. Et c'est pour dire une possible suite du monde fondée sur la fierté et sur la dignité des enfants de là-bas qu'elle a écrit Salvador pour les enfants du Nord.

Comme elle le souligne avec justesse, la pièce est encore plus actuelle maintenant, avec ce lugubre vent de droite qui menace de nous submerger tous, que lors de la création en 1994...

La voie de l'empathie

La tristesse et la rage ne l'ont pas vraiment quittée, c'est visible. Pourquoi s'étonner d'ailleurs de voir les artistes être touchés par la réalité ou plus sensibles à certaines causes qu'à d'autres? Comme si leur oeuvre même ne défendait pas une cause: celle de la possibilité de rêver pour construire ensuite. Celle de l'importance de l'imaginaire pour la survie... un peu comme dans Salvador qui est une sorte de condensé de la vie des enfants et des familles du Sud où la pauvreté et l'absence de tout n'empêchent pas la fierté de fleurir. Chez Suzanne Lebeau, tout est lié. Tous les mots sont pesés. Rationnés parfois, comme en période de famine. Éclaboussants, ailleurs, portés par le torrent de la vie ordinaire...

Voilà qu'elle explique que Salvador est la conséquence directe du temps qu'elle a passé en Amérique du Sud avec la tournée de Une lune entre deux maisons et que rien de tout cela n'aurait été possible avec l'actuelle approche des conservateurs. Ni l'incroyable succès d'Une lune... jouée plus de 1000 fois à l'échelle de la planète; ni l'existence du Carrousel qui vit d'abord et avant tout de la tournée internationale de ses spectacles...

Nous soupirons ensemble, puis revenons à des choses pas vraiment plus concrètes mais, disons, différentes. Nous parlons des mots, de leur poids aussi. De la relève en jeunes publics qui l'enthousiasme. Puis de l'écriture, un sujet qui la branche toujours aussi passionnément. Suzanne Lebeau est du genre à écrire lentement, confie-t-elle. Elle fait le geste des mains en racontant qu'elle met beaucoup de temps à gratter, à déterrer presque le sens de quelques mots puis de quelques phrases comme si elle cherchait un fil souterrain qui les relierait tous. Salvador a surgi comme ça.

«Quand je travaille, j'aime bien m'immerger dans l'empathie; je plonge dans le monde de mes personnages, mon point de vue à moi n'est pas important. Ce qui est important, c'est le rapport entre les gens. L'authenticité et l'intensité du rapport entre les gens que je mets en scène et avec les gens qui viennent voir le spectacle. C'est cela qui fait, par exemple, que Salvador a pu être perçu en Iran comme un acte de résistance appuyant la cause des femmes. Et peut-être que ça explique aussi pourquoi on dit souvent que j'en mets trop dans mes pièces... Mais je suis comme cela, mes pièces me ressemblent aussi en ce sens-là.»

Pourtant, tout compte fait, elle avoue que Salvador est déjà très loin derrière elle, surtout qu'elle vient de traiter du difficile sujet des enfants soldats avec Le bruit des os qui craquent... «Mais j'ai très hâte de revoir la production pour savoir s'il se passera encore quelque chose en moi; je ne sais pas... D'ailleurs, je ne sais pas vraiment ce qui arrivera ensuite avec la pièce après la quinzaine de représentations à la Maison Théâtre.»

Dans la vraie vie, Salvador retournera ou dans ses valises ou dans ses caisses à l'entrepôt du Carrousel. Ce qui, d'une façon ou d'une autre, vous laisse quand même un peu de temps pour le voir ou le revoir à la Maison Théâtre jusqu'au 12 octobre. Surtout que l'on ne fait jamais les choses à moitié dans le plus grand centre de diffusion en jeunes publics et que l'on en a profité pour demander à Gervais Gauvreault de s'occuper d'une exposition des photos de Patrick Dionne et Miki Gingras qui porte le titre de Humanidad: les enfants travailleurs du Nicaragua. L'accès à cette saisissante exposition est gratuit. Et puis, comme le dit Suzanne Lebeau: «On laisse d'abord venir les gens, puis on laissera venir les choses...»