Théâtre - La face cachée de l'auteur

Avec Seuls, Wajdi Mouawad ose lui-même s’aventurer en dehors du territoire balisé de son écriture dramaturgique.
Photo: Avec Seuls, Wajdi Mouawad ose lui-même s’aventurer en dehors du territoire balisé de son écriture dramaturgique.

Rompant avec ses grandes épopées au souffle lyrique, le nouveau spectacle de Wajdi Mouawad donne d'abord la curieuse impression d'assister à un solo... de Robert Lepage. Les fans du grand créateur (d'ailleurs intégré au show en voix hors champ) pourront s'amuser à retracer les nombreux emprunts évidents à l'univers et à la façon de faire «lepagiens».

Dans la divertissante première portion, les références abondent: utilisation de la technologie, thème du double, anecdote marquée par des problèmes de communication téléphonique, écriture plus terre à terre et teintée d'humour. Et à l'instar du protagoniste de La Face cachée de la lune, celui de Seuls, un étudiant qui peine à terminer sa thèse sur... Robert Lepage, manque un rendez-vous important en Russie. La pièce mise aussi sur des éléments scénographiques protéiformes: une fenêtre transformée en cabine de photomaton lors d'une scène charnière, ou les murs d'une chambre d'hôtel devenant l'espace d'une réinvention identitaire. Intelligemment, le spectacle va d'ailleurs finir par donner littéralement vie au sujet de la thèse d'Harwan — «le cadre comme espace identitaire»...

Au final, ce solo placé à l'enseigne du rapport à la figure paternelle — biologique et artistique — se révèle pourtant éminemment personnel. On reconnaît peu à peu les motifs qui tissent l'oeuvre de l'auteur d'Incendies. Personnage en crise, assoiffé d'absolu, exilé de son enfance libanaise et coupé de sa langue paternelle, Harwan va plonger dans un retour aux origines, réinvestir sa mémoire, se reconnecter aux sources fondamentales de son être.

La pièce bascule alors complètement, grâce à un gros revirement, un truc narratif qui paraît d'abord un peu convenu et artificiel, mais qui a tôt fait de nous entraîner ailleurs. Bien au-delà de la banalité du quotidien, dans des couches que l'on pourrait dire plus primitives. Et elle le fait d'une manière totalement inattendue, dont il faut peut-être préserver la surprise. Disons que le poète disert, capable de phrases fortes (telle «c'était peut-être ça, l'exil: l'impossibilité de rattraper un retard»), laisse alors toute la place à un acteur d'une intense présence physique, et les mots s'effacent devant une forme d'expression plus viscérale. Dans un grand déferlement de liberté créatrice et pulsionnelle, des gestes à la fois violents et cathartiques, le personnage campé par Mouawad semble se recomposer une identité, renaître au monde. Une longue scène à la symbolique appuyée, certes, mais d'une puissance saisissante.

Avec Seuls, ce créateur célébré ose lui-même s'aventurer en dehors du territoire balisé de son écriture dramaturgique. Cette pièce singulière marque-t-elle une étape transitoire dans la démarche de Wajdi Mouawad? On verra bien. En attendant, il s'agit là d'une expérience fascinante à partager.

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Collaboratrice du Devoir

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Seuls

Texte et mise en scène de Wajdi Mouawad.

Au Théâtre d'Aujourd'hui jusqu'au 4 octobre.