Témoignage - J'étais là ce soir-là !

Les Muses orphelines, de Michel Marc Bouchard, telles que présentées au Théâtre d’Aujourd’hui durant la saison 1995-1996
Photo: Les Muses orphelines, de Michel Marc Bouchard, telles que présentées au Théâtre d’Aujourd’hui durant la saison 1995-1996

Le spectateur qui se rend au Théâtre d'Aujourd'hui participe à une naissance. Il assiste à la création d'une oeuvre qui deviendra peut-être immortelle ou éphémère ou qui lui semblera chaotique et dont il comprendra un jour, ou peut-être jamais, les codes. Ce qui est merveilleux avec le public du Théâtre d'Aujourd'hui, c'est qu'il ovationne comme il pardonne. Il prend le risque! Et de ce public, je me souviens d'avoir entendu dire avec une égoïste fierté: j'étais là, ce soir-là! Comme s'il avait été choyé, élu et récompensé de son audace.

Il y a 25 ans, j'ai fait mes débuts montréalais sur les planches du Théâtre d'Aujourd'hui avec La Contre-nature de Chrysippe Tanguay, écologiste, dans une remarquable mise en scène d'André Brassard. Collaborer avec ce maître et dans ce lieu, étant si jeune auteur, j'étais doublement béni. À l'époque, sous la direction de Gilbert Lepage, cette petite salle de 80 places, dont l'histoire scénographique retiendra les mille et une façons d'intégrer au décor la colonne centrale qui soutenait l'édifice, était le lieu de tous les possibles. Le public, assoiffé de nouvelles paroles et de manières nouvelles de les dire, fréquentait avec enthousiasme cet endroit situé à l'angle peu recommandable des rues Papineau et Sainte-Catherine.

Tout au long de ma carrière, particulièrement sous la direction de l'immense artiste qu'est Robert Lalonde, de la pasionaria Michelle Rossignol, du flamboyant René Richard Cyr, de la femme-orchestre Marie-Thérèse Fortin, ce théâtre que j'affectionne m'a toujours porté bonheur. Il y eut La Poupée de Pélopia, Les Muses orphelines (produite dans deux versions), L'Histoire de l'oie (accueillie à deux reprises) et Des yeux de verre. C'est dans son enceinte que furent aussi entendues pour la première fois, en lectures publiques, les pièces Les Feluettes et Le Chemin des passes dangereuses.

Un parmi 160 auteurs

Tout comme les Normand Chaurette, Serge Boucher, Carole Fréchette, Wajdi Mouawad, Larry Tremblay et plus de 160 autres auteurs, ce lieu a vu naître avec bonheur, angoisse et péril nos oeuvres. Certaines ont grandi, d'autres resteront dans les limbes, d'autres parcourent le monde. Sans la vocation unique et courageuse de cette maison, vocation folle et risquée d'être exclusivement dédiée à la création de textes, notre dramaturgie n'aurait pas le rayonnement national et universel d'aujourd'hui.

Ce théâtre, mal appuyé par les organismes publics, mal compris par la critique trop locale, ce théâtre qui devrait être reconnu et soutenu comme le plus important centre de création nationale et qui devrait être l'alter ego du Théâtre ouvert de Paris, du Royal Court de Londres, du Nuovo Teatro Nuovo de Naples ou encore de la Sala-Beckett de Barcelone, ce théâtre qui devrait avoir au moins les moyens ne serait-ce que d'utiliser son espace à géométrie variable, ce théâtre qui devrait avoir un second lieu non traditionnel pour permettre à l'écriture de ne plus être formatée pour un seul type d'espace, ce théâtre qui, comme cela se fait de par le monde, devrait pouvoir s'offrir des maquettes de mise en scène pour les projets de spectacle à venir, ce théâtre qui devrait avoir plusieurs auteurs en résidence et des conseillers en dramaturgie, ce théâtre qui devrait «tourner» au Québec et à l'étranger avec ses productions, ce théâtre dont la programmation ne devrait jamais être à la merci des guichets, je lui souhaite tout cela, ce théâtre qui, de Jean-Claude Germain à nos jours, a toujours su, contre vents et marées, poursuivre le voyage téméraire.

J'étais là pour Journée de noces chez les Cromagnons, de Mouawad. J'étais là, deux fois, pour Les Reines, de Chaurette, pour Le Collier d'Hélène, de Fréchette, pour Dragonfly de Chicoutimi, de Larry Tremblay, pour Joulik, de Lê-Huu, pour La Fille de Christophe Colomb, de Ducharme, pour Floes, de Harisson, et pour L'Envie, de Toupin... J'étais là ce soir-là!!!

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Michel Marc Bouchard se présente comme le «fils du Théâtre d'Aujourd'hui»

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