Petit précis d'histoire - Il était une fois au 1297, Papineau...

The Dragonfly of Chicoutimi, de Larry Tremblay
Photo: The Dragonfly of Chicoutimi, de Larry Tremblay

D'abord, ce furent les dramaturgies surgies de l'Europe d'après-guerre. Et, de directeur en directeur successifs, et plusieurs d'entre eux étant en fait une directrice, la scène de la rue Papineau en vint à s'afficher, débarquée rue Saint-Denis, comme un lieu exclusivement consacré à la dramaturgie québécoise. Des hauts et des bas d'une aventure théâtrale.

Le 26 août 1968, la troupe des Apprentis Sorciers, que dirige alors Jean-Pierre Saulnier, s'associe au Mouvement Contemporain, d'André Brassard, aux Saltimbanques, de Rodrigue Mathieu, et au mime et marionnettiste suisse Michel Poletti pour fonder le Centre du Théâtre d'Aujourd'hui — Pierre Collin avait trouvé le nom — et ainsi occuper un ancien garage situé au 1297, rue Papineau, à Montréal, où, en dépit de deux gênantes colonnes de béton, on aménage une salle modulable pouvant accueillir un peu plus de cent spectateurs. Leur première saison (Arrabal, Mrozek, Ghelderode, création artaudienne de Poletti) est en continuité avec le passé de ces compagnies qui, depuis quelques années, faisaient connaître au public montréalais l'électrisante dramaturgie européenne d'après-guerre.

Second départ

Or, après cette première saison, tout s'effondre ou presque. Poletti retourne en Suisse, les Saltimbanques se sabordent et le Mouvement Contemporain met fin à ses activités. Derrière ces désaffections se profile l'impact de la création des Belles-Soeurs, de Michel Tremblay, au Théâtre du Rideau Vert, deux jours après la fondation du Centre du Théâtre d'Aujourd'hui... D'un seul coup, monter des textes des avant-gardes étrangères cesse d'être le champ de création le plus exaltant pour les artistes de théâtre montréalais; dorénavant, être créateur veut dire parler de l'ici et du maintenant à travers des formes accessibles et populaires.

Pour donner du coffre à sa petite saison 1969-1970, Pierre Collin, le nouveau directeur artistique, invite le Théâtre du Même Nom (le TMN!), animé par Jean-Claude Germain, à présenter ses trois premiers spectacles: Les Enfants de Chénier dans un autre grand spectacle d'adieu, Diguidi, diguidi, ha! ha! ha! et Si Aurore m'était contée deux fois. Le succès de ce théâtre impertinent et libre est tel que la petite salle de la rue Papineau devient vite identifiée à Germain et à sa bande d'iconoclastes.

À la fin du printemps 1971, Pierre Collin quitte l'entreprise, après une autre saison dominée par Germain, à qui échoit la vice-présidence, alors que la présidence et la direction artistique vont à Pierre Bégin, auteur surréaliste. Germain et Bégin simplifient le nom de la compagnie: ce sera simplement le Théâtre d'Aujourd'hui. Et, surtout, ils confirment la vocation du théâtre: production et diffusion de créations québécoises exclusivement. À l'époque, une telle décision était hardie. À l'issue de la saison 1971-1972, Jean-Claude Germain est nommé directeur et Bégin quitte le Théâtre d'Aujourd'hui.

Les années Germain

Pendant les dix années où il occupe la direction, Jean-Claude Germain crée treize spectacles, dont ses créations les plus marquantes: Les Hauts et les bas de la vie d'une diva: Sarah Ménard par eux-mêmes, avec Nicole Leblanc, et Un pays dont la devise est je m'oublie. Dans ses choix d'auteurs, Germain donne la parole à des dramaturges qui partagent ses préoccupations, dont Victor-Lévy Beaulieu (Ma Corriveau, Votre fille Peuplesse par inadvertance) et Roland Lepage (Le Temps d'une vie, avec Muriel Dutil). Lors de la seconde moitié des années 1970, Germain donne aussi la parole à de jeunes femmes influencées par le féminisme, dont Élizabeth Bourget et Maryse Pelletier.

À l'automne 1982, Jean-Claude Germain démissionne, découragé: la salle de la Comédie nationale venait d'échapper au Théâtre d'Aujourd'hui, comme au théâtre tout court.

Les années plurielles

C'est Gilbert Lepage, comédien et metteur en scène, qui succède à Germain. Ayant fait partie des P'tits Enfants Laliberté, le collectif du TMN qui a succédé aux Enfants de Chénier, il est un familier des lieux. Il convie rue Papineau une nouvelle génération d'artistes, dont Michel Marc Bouchard, avec le choc de La Contre-nature de Chrysippe Tanguay, écologiste, un tout jeune René Richard Cyr, avec Camille C., et Robert Lepage, avec la première version de La Trilogie des dragons. Il ouvre le local de la rue Papineau au théâtre pour l'enfance, aux dramaturgies anglo-montréalaise, acadienne et franco-ontarienne; il invite des praticiens d'expérience à faire de premières mises en scène (Michèle Magny, François Barbeau) et multiplie coproductions (souvent avec le Théâtre Populaire du Québec) et invitations (dont Les Folles alliées de Québec et le Théâtre expérimental des femmes pour La Lumière blanche, de Pol Pelletier).

Il laisse ainsi en 1986 à Robert Lalonde un théâtre ouvert sur une multitude de courants théâtraux. Lalonde, lui-même écrivain, fait du théâtre un laboratoire d'écriture et produit entre autres Normand Chaurette (La Société de Métis), Michel Marc Bouchard (la première version des Muses orphelines), Jovette Marchessault (Demande de travail sur les nébuleuses) et René Daniel Dubois (Adieu, docteur Münch). Il met pourtant fin à son mandat au bout de deux saisons — laissant comme cadeau d'adieu Les Guerriers, de Michel Garneau — car, contrairement au conseil d'administration, il ne considère pas qu'une salle plus grande est nécessaire pour développer de nouveaux textes.

Un nouveau lieu

En décembre 1988, afin de déménager la compagnie dans un nouveau lieu plus vaste, le conseil d'administration confie la direction générale et artistique à une combattante, Michelle Rossignol, dont les liens avec la compagnie datent de 1972. Le nouveau théâtre, rue Saint-Denis, est inauguré en septembre 1991. La salle principale peut être transformée à volonté et, dans sa configuration frontale, peut accueillir 275 spectateurs. Au-dessus du foyer, il y a une vaste salle de répétition qui peut aussi être utilisée comme salle de spectacle intime et que l'on baptise Salle Jean-Claude-Germain.

Le mandat de Michelle Rossignol est également marquant d'un point de vue artistique. Elle crée des textes majeurs, dont Les Reines, de Normand Chaurette, The Dragonfly of Chicoutimi, de Larry Tremblay, et La Salle des loisirs, de Reynald Robinson; avec Baby Blues, elle fait découvrir Carole Fréchette, dont elle crée aussi La Peau d'Élisa. Elle va vers les auteurs issus de l'immigration, dont Pan Bouyoucas et Wajdi Mouawad, et entreprend un travail de relecture du répertoire québécois: Tremblay, Languirand, Jovette Marchessault, Gauvreau. Et, au cours d'une inoubliable semaine, elle accueille trente-huit jeunes auteurs rassemblés par le Théâtre Urbi et Orbi pour affronter Shakespeare.

La relève en poste!

Lui succède en 1998 René Richard Cyr, le premier directeur à appartenir à la génération pour laquelle, grâce à l'entêtement de Jean-Claude Germain et de ses semblables, la dramaturgie québécoise est au coeur de la pratique théâtrale. Il poursuit la relation entre le Théâtre d'Aujourd'hui et des auteurs majeurs, dont Normand Chaurette (Le Petit Köchel, avec le Théâtre UBU) et Carole Fréchette (Le Collier d'Hélène), il y fait entrer Daniel Danis, il continue sa collaboration avec Serge Boucher (24 poses (portraits) et Avec Norm) et fait découvrir de nouveaux auteurs comme Évelyne de la Chenelière (Des fraises en janvier) et Marie-Christine Lê-Huu (Jouliks). Surtout, il ouvre de plus en plus fréquemment la Salle Jean-Claude Germain aux artistes émergents, faisant ainsi découvrir Catherine-Anne Toupin et Marcelle Dubois, et accueille en résidence de jeunes compagnies, dont le dynamique Théâtre du Grand Jour.

L'arrivée de Marie-Thérèse Fortin en 2004 donne une nouvelle impulsion au théâtre. Venue de Québec, où elle a dirigé le Théâtre du Trident, elle a fait du Théâtre d'Aujourd'hui une authentique maison des auteurs, mettant de l'avant dans son discours et ses choix artistiques des noms tels que Wajdi Mouawad, Frédéric Blanchette, René Daniel Dubois, Louise Bombardier, Normand Chaurette, Alexis Martin, Michel Marc Bouchard, Évelyne de la Chenelière (pour l'émouvant Bashir Lazhar), donnant une visibilité accrue à des auteurs tels Olivier Choinière (avec l'hygiénique provocation de Venise-en-Québec), François Godin, Emmanuelle Jimenez, Olivier Kemeid. Elle développe également tout le volet de diffusion, de résidence et de soutien aux jeunes compagnies, faisant de la Salle Jean-Claude-Germain une tribune privilégiée pour les créateurs nouveaux, dont le Théâtre de la Pire Espèce, le Théâtre I.N.K. et le Théâtre Péril, de l'étonnant Christian Lapointe.

Même si, de nos jours, maintes compagnies font de la création fondée sur des textes d'ici, le Théâtre d'Aujourd'hui demeure quand même le seul lieu strictement consacré à la dramaturgie québécoise. Ce qui le distingue aussi, ce sont ses moyens, encore insuffisants en regard de sa mission mais qui permettent à la dramaturgie québécoise d'être créée dans des conditions au moins décentes, à défaut d'être idéales.

***

Collaboration spéciale

À voir en vidéo