Un répertoire et son théâtre - Ducharme, Gauvreau, Tremblay, Chaurette...

René Richard Cyr, Marie-Thérèse Fortin et Michelle Rossignol ont laissé leurs traces à la direction artistique du Théâtre d’Aujourd’hui
Photo: Jacques Grenier René Richard Cyr, Marie-Thérèse Fortin et Michelle Rossignol ont laissé leurs traces à la direction artistique du Théâtre d’Aujourd’hui

Dans ce pays «dont la devise est je m'oublie», pour reprendre la célèbre formule de Jean-Claude Germain, le Théâtre d'Aujourd'hui que ce même Jean-Claude Germain a animé dès sa fondation se livre a contrario à un travail d'affirmation et de mémoire. Il établit la cartographie de notre dramaturgie, reste amarré au présent et au vivant, établit un dialogue constant avec le passé et trace les multiples visages de notre pays théâtral.

Condamné par principe et par son mandat même à porter à la scène «le vierge, le vivace et le bel aujourd'hui», comme le disait Mallarmé, le Théâtre d'Aujourd'hui se distingue de tous les théâtres du Québec en ce qu'il se consacre exclusivement à ce qui éclôt, aux auteurs naissants mais déjà debout, aux écritures émergentes qui dessinent le paysage de notre théâtre.

«Impossible pour le directeur artistique du Théâtre d'Aujourd'hui, déclare d'entrée de jeu René Richard Cyr, d'établir une saison sur un thème, par exemple, car il n'a pas accès à la bibliothèque universelle pour constituer sa saison, mais bien aux oeuvres écrites par les auteurs d'ici au cours des dernières années.»

«On fait le vin avec le raisin de l'année!», d'ajouter avec le sourire Marie-Thérèse Fortin, avant de préciser: «Notre mission est d'être au service des auteurs d'ici et d'offrir aux spectateurs un panorama aussi juste et pluriel que possible de ce qui s'écrit aujourd'hui au Québec et au Canada français. Notre théâtre est le théâtre de l'éclectisme obligé! Dans la mesure où notre théâtre se présente comme le lieu des auteurs et des écritures, il faut forcément que cela se reflète dans les saisons. Nous, directeurs artistiques, sommes des courroies de transmission et il est très important de faire entendre une multiplicité de voix, de donner la parole à des auteurs et à des écritures qui renouvellent la dramaturgie, et il est fort réjouissant de constater que des spectateurs audacieux nous sont fidèles précisément parce qu'ils recherchent au théâtre la rencontre avec ce qui est en train d'émerger et de naître.»

«À l'image de notre pays»

«Le théâtre québécois est aujourd'hui à l'image de notre pays, métissé, ouvert sur le reste du monde et soucieux de demeurer fidèle à lui-même, à ses valeurs, à ses racines. Il ne peut plus se résumer à une seule voix et à un seul univers.» C'est en ces termes que René Richard Cyr présentait sa cinquième saison à titre de directeur artistique.

Ainsi s'inscrivait-il dans la voie tracée par ses prédécesseurs, dont Michelle Rossignol, qui assura la direction artistique de l'établissement à partir de janvier 1989. Une première saison qui s'est ouverte sur Les Grands Départs, de Jacques Languirand: titre bien choisi pour un début de règne marqué par le désir d'affirmer haut et fort l'idée selon laquelle il ne saurait y avoir de création vivante qui vaille sans un retour vers ce qui nous a été légué. «Il me semblait essentiel, dit-elle, que le Théâtre d'Aujourd'hui crée une place au répertoire québécois, qu'il présente des pièces oubliées, jamais montées ou qui n'avaient pas reçu l'attention qu'elles méritaient.»

Ainsi est-elle revenue à des textes de Ducharme (La Fille de Christophe Colomb) et de Gauvreau (La Reprise) jamais joués jusqu'alors. Ainsi a-t-elle donné une seconde vie à La Trilogie des Brassard et à Surprise surprise, de Tremblay, aux Muses orphelines, de Bouchard, et aux Fragments d'une lettre d'adieu lus par des géologues, de Chaurette.

Cette notion de répertoire québécois est essentielle aux yeux de tous les directeurs artistiques du Théâtre d'Aujourd'hui car, nous rappellent-ils, «il y a quelque chose d'absurde à ce que les Serge Boucher, Larry Tremblay, Carole Fréchette et tant d'autres auteurs soient condamnés à la création et que leurs oeuvres ne puissent être reportées à la scène». «Nos auteurs, soutient avec force Michèle Rossignol, doivent être non seulement joués, mais accompagnés et soutenus. Maintenus vivants.»

Et c'est aussi Michelle Rossignol, en plus de permettre au Théâtre d'Aujourd'hui d'emménager rue Saint-Denis dans un lieu digne de ce nom, qui, en véritable pionnière, a ouvert les portes du Théâtre à des voix venues d'ailleurs, telles celles de Peter Madden, Pan Bouyoucas, Abla Farhoud et Wajdi Mouawad.

«Toutes les avenues

de notre dramaturgie»

Toutes les questions que se posait Michelle Rossignol n'ont cessé d'habiter René Richard Cyr et Marie-Thérèse Fortin par la suite. Le temps n'est plus aujourd'hui à l'affirmation nationale, qui a marqué la fondation du Théâtre d'Aujourd'hui. Les écritures théâtrales se font plus que jamais multiples, hétérogènes, plurivoques; elles naviguent entre plusieurs manières de concevoir le théâtre et peuvent se permettre, comme le fait remarquer René Richard Cyr, «d'aller à fond dans une voie particulière, maintenant que les fondateurs ont pour ainsi dire défriché le chemin».

Tous les directeurs artistiques qui se sont succédé depuis vingt ans tentent de «juxtaposer à la vocation singulière de ce théâtre une vision contemporaine éclairée de toutes les avenues de notre dramaturgie». Il leur aura toujours semblé essentiel que les spectateurs du Théâtre d'Aujourd'hui soient mis en contact, au fil des saisons, avec des écritures multiples, irréductibles à une seule esthétique, à une seule thématique, à une seule manière de faire.

«L'échiquier théâtral national n'est plus du tout le même qu'au moment de la fondation, il y a quarante ans, précise René Richard Cyr. Dans ce contexte, la tâche du Théâtre d'Aujourd'hui est précisément, à l'heure où les auteurs québécois sont joués sur toutes les scènes, de rester attentif à ce qui émerge, de permettre à des auteurs d'avoir un lieu où parfaire leur écriture et de contribuer à maintenir vivant notre répertoire.»

«Il ne faut surtout pas oublier, conclut-il, que le Théâtre d'Aujourd'hui a fortement contribué à faire en sorte que notre dramaturgie s'affirme et qu'elle soit aujourd'hui présentée sur toutes les scènes québécoises, dans les institutions comme dans d'importantes compagnies de création. Les premiers textes de René-Daniel Dubois, Normand Chaurette, Michel Marc Bouchard, Larry Tremblay, Jean-François Caron, Serge Boucher, Daniel Danis, Évelyne de la Chenelière, Emmanuelle Jimenez, Olivier Choinière, Olivier Kemeid et tant d'autres auteurs qui constituent la richesse de notre répertoire ont souvent été créés ici et, une fois qu'ils ont été reconnus, ils ont pu être joués ailleurs.»

Et Marie-Thérèse Fortin de rajouter: «Mais le Théâtre d'Aujourd'hui restera toujours un lieu de défrichage, où les auteurs de demain se font entendre et bénéficient d'un espace d'essai et de création, d'un lieu qui leur est destiné. Voilà ce à quoi se sont attachés les différents directeurs artistiques qui s'y sont succédé. Le Théâtre d'Aujourd'hui a maintenant 40 ans. Il se réclame d'être un théâtre toujours d'aujourd'hui et c'est là un acquis précieux qu'il faut défendre et préserver.»

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Collaboration spéciale