Il y a 40 ans... et après - Au commencement était le Théâtre d'Aujourd'hui

C’est sous l’impulsion et le dynamisme inaliénable de Jean-Claude Germain que l’idée même d’une dramaturgie québécoise a pu continuer à germer.
Photo: Jacques Grenier C’est sous l’impulsion et le dynamisme inaliénable de Jean-Claude Germain que l’idée même d’une dramaturgie québécoise a pu continuer à germer.

Jean-Claude Germain est un personnage tout aussi volubile qu'inépuisable. Fascinante archive ambulante, il n'y a que lui pour vous entretenir du climat qui prévalait en 1968 dans les «milieux culturels», alors que, en plus de la décisive création des Belles-Soeurs au Rideau Vert, on allait assister à la fondation du Théâtre d'Aujourd'hui (TdA). Il était là, aux premières loges. Plus, même: il était un des principaux joueurs puisque c'est en 1969, déjà, que son TMN allait présenter Les Enfants de Chénier dans leur grand spectacle d'adieu.

Lui, ancien critique au Petit Journal et surtout ancien directeur du si bien nommé TMN (pour Théâtre du Même Nom), m'a raconté tout ce qui précède et qui suit — et bien d'autres choses encore! — en éclatant, comme pour ponctuer son discours, de son rire communicatif toutes les cinq minutes. Ça se passait en ancien territoire ennemi, en plein café du TNM, la semaine dernière. Écoutez pour voir, comme ils disent à la radio. Lui, c'est l'inénarrable Jean-Claude Germain.

Exclusivement québécois

Nous voilà dans une sorte de hangar rafistolé, caché derrière une porte cochère, dans l'est de la ville, rue Papineau, au sud de Sainte-Catherine, dans ce qui n'était pas encore le quartier gai. Une fois passée la voûte de briques du porche, il faut monter le bruyant escalier de fer, tout de suite à gauche. Pendant des années — jusqu'en 1991, en fait, l'année du déménagement au lieu actuel, rue Saint-Denis — le Théâtre d'Aujourd'hui a connu là ses premières métamorphoses...

«Tout ça est arrivé au moment où le théâtre amateur vivait ici ses derniers soubresauts, rappelle Jean-Claude Germain. Les deux grandes compagnies de l'époque, Les Saltimbanques et Les Apprentis-Sorciers, venaient d'éclater ou allaient dans les jours suivants éclater, déchirées par des dissensions diverses. Parmi ces gens-là, certains, les Collin et les Saulnier, voulaient continuer à faire des choses, mais ils n'avaient plus de salle. Dans le portrait aussi, à part le TNM, le Rideau Vert, le Quat'Sous et la NCT, il y avait ce que l'on pourrait appeler la mouvance Conventum, qui a donné lieu aux expérimentations de Jacques Crête et de Rodrigue Mathieu; Gilles Maheu aussi, qui allait fonder les Enfants du paradis puis Carbone 14; et le Mouvement Contemporain d'André Brassard, qui venait de monter son Festival Beckett au Patriote et qui lui non plus n'avait plus de local.»

On s'en doute, les «grandes» compagnies en place, qui commençaient à peine à se gagner un public, n'allaient pas se précipiter sur ce genre de démarche qui n'intéressait que la nouvelle marge du milieu théâtral. Il allait falloir créer un nouveau lieu... Ce fut ce «hangar».

Un « hangar » ouvert

Ce hangar, qui abrita aussi le CEAD à l'époque où il était encore le Centre d'essai des auteurs dramatiques, avait été déniché et rafistolé par Jean-Guy Sabourin, qui venait de quitter sa petite salle du Vieux-Montréal. C'est là qu'allait s'ouvrir en 1968 la première saison de ce qui est par la suite devenu le Théâtre d'Aujourd'hui...

Je le sais, j'étais au Devoir à l'époque: à tout voir, partout, en essayant d'occuper le plus possible, faute de mieux, l'espace laissé vide par Jean Basile. Et je peux aussi témoigner du fait que cette mouture «théâtre d'essai» du TdA était tout à fait dans la mouvance du temps. Dans les grandes capitales culturelles, à New York comme à Paris, on en était aussi aux expérimentations de tous types, et la programmation de cette première saison du TdA reflétait alors ce que l'on voyait un peu partout ailleurs: du Arrabal, du Boris Vian, du Ghelderode, quelque chose qui se cherchait en voulant donner une forme plus large à l'absurde mis au monde par Ionesco et Beckett. Sauf que, pour une fois, il y avait quelque chose de plus, ici. Il venait d'y avoir la création des Belles-Soeurs et, partout, voilà que l'on sentait ce désir, ce besoin urgent plutôt, de dire le monde et les gens d'ici dans la langue d'ici.

Une deuxième saison québécoise

C'est ce qui explique que, dès sa deuxième saison, en 1969, le Théâtre d'Aujourd'hui se définissait comme un lieu diffusant exclusivement du théâtre québécois. Le tout premier. Et, coïncidence qui n'en est évidemment pas une, Jean-Claude Germain arrive au TdA en 1969 avec ses Enfants de Chénier, alors que tout semble éclater en même temps!

Le théâtre québécois, celui auquel peu de gens croyaient jusque-là, vit soudain sa première explosion. Les Enfants de Chénier connaissent un succès considérable: les salles sont archipleines, les critiques, dithyrambiques. Tout comme pour l'Ostidshow au Quat'Sous et pour le Grand Cirque ordinaire, dont le T'es pas tannée Jeanne d'Arc, après un premier triomphe, se met à parcourir le Québec sous l'aile du TPQ (le Théâtre populaire du Québec, alors dirigé par Albert Millaire), bientôt suivi par La Famille transparente et tous les autres. Sans compter la troupe des Jeunes Comédiens du TNM, où Jean-Pierre Ronfard dirigeait Robert Gravel, Pierre Curzi et Paul Savoie, entre autres... Et rapidement, chaque année, parfois plus même, arrive un nouveau Michel Tremblay mis en scène par André Brassard. D'un seul coup, c'est presque l'abondance!

Une histoire de fille(s)

Mais calmons-nous! Tout n'était pas joué, bien sûr, dès 1969. Il allait falloir continuer à investir dans cette idée complètement folle d'une dramaturgie du cru, alors qu'on avait jusque-là tenté d'abord d'imiter ce qui se faisait de mieux ailleurs, c'est-à-dire surtout à Paris et parfois un peu à Londres ou New York.

Jean-Claude Germain joua ici un rôle majeur. Alors que ses Enfants de Chénier se transformaient en P'tits enfants Laliberté en 1972, c'est aussi sous son impulsion et son dynamisme inaliénable que l'idée même d'une dramaturgie québécoise a pu continuer à germer.

Il occupe une bonne partie de la saison du TdA avec sa compagnie dès 69, mais il assumera bientôt, avec Robert Spickler, la direction, la programmation et l'orientation résolument québécoises du Théâtre d'Aujourd'hui, de 1972 jusqu'en 1982. C'est là que l'on peut voir monter Yves Sauvageau, Victor Lévy-Beaulieu, Michel Garneau, Roland Lepage, Reynald Robinson, puis tous ceux et celles qui ont fait du Théâtre d'Aujourd'hui ce qu'il est devenu et de la dramaturgie québécoise ce qu'elle est. Si le théâtre d'ici a depuis essaimé jusque sur les scènes des grandes compagnies, souvent même dans les grandes capitales, il faut se souvenir à quel point cela semblait illusoire et risqué à l'époque.

«Oui, c'était une lutte de tous les instants, reprend Jean-Claude Germain en riant aux éclats. Surtout qu'il fallait naviguer avec des budgets ridicules, sans réserves, sans subvention, barré des deux côtés, si l'on peut dire, puisqu'on travaillait en langue vernaculaire... Mais on oublie trop souvent de souligner que c'est aussi une histoire de filles. On ne parlera jamais assez du travail colossal accompli par Michelle Rossignol. C'est elle qui a réussi à sortir le Théâtre d'Aujourd'hui du hangar de la rue Papineau, qui l'a fait accéder à la modernité, si on peut dire, et qui l'a ouvert à un auditoire considérablement plus large en l'installant où il est maintenant, rue Saint-Denis.»

Michelle Rossignol qui, en plus de réussir à donner des bases solides au TdA, a probablement lancé une tendance qui ne fait que se confirmer, quand on fait le lien avec ce qu'ont accompli Ginette Noiseux à Go, Lorraine Pintal au TNM et Danièle DeFontenay à l'Usine C. Mais ça, c'est une toute autre histoire... que l'on racontera peut-être une autre fois avec l'aide de Jean-Claude Germain.

D'ici là, on pourra trouver plein de détails sur l'histoire du Théâtre d'Aujourd'hui en visitant le site Internet de la compagnie au www.theatredaujourdhui.qc.ca.

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