La création québécoise a un lieu

Toujours vivant et surtout en santé, le Théâtre d’Aujourd’hui célèbre ses 40 années de productions théâtrales.
Photo: Jacques Grenier Toujours vivant et surtout en santé, le Théâtre d’Aujourd’hui célèbre ses 40 années de productions théâtrales.

Évelyne de la Chenelière, Michel Garneau, Réjean Ducharme, Michel Marc Bouchard, Jean-Claude Germain, Carole Fréchette, Daniel Danis, Normand Chaurette, Olivier Kemeid, Larry Tremblay... Et ce n'est qu'une brève liste, à laquelle on pourrait ajouter 150 autres noms, amorçant ainsi une énumération qui établirait l'histoire contemporaine de la dramaturgie québécoise. Bienvenue au Théâtre d'Aujourd'hui.

Ce n'est pas la plus grand salle de théâtre de Montréal. Ce n'est pas non plus celle qui inonde par la publicité les ondes et autres lieux publics. Pourtant, elle ne se fait pas discrète, elle qui a enseigne rue Saint-Denis et dont la devanture continuellement étale sous un titre l'un ou l'autre de ces noms qui font qu'au Québec il y a une dramaturgie bien vivante. Et sous ces noms, d'autres, de celles et ceux qui vont donner corps aux personnages, ces actrices et acteurs qui font qu'avec régularité cette salle aux 250 places retrouve soir après soir son public d'habitués et accueille les «autres», ceux-là qui se déplacent pour se maintenir au fait de ce que le théâtre québécois devient.

Le Théâtre d'Aujourd'hui, comme cela fut avec Jean-Claude Germain, Robert Lalonde, Michelle Rossignol, René Richard Cyr, et comme cela est toujours avec Marie-Thérèse Fortin, se veut le lieu d'une création théâtrale obligatoirement québécoise. Comme le dit la présente directrice artistique, elle qui est à la barre de l'entreprise depuis 2004, «je tente chaque année de dénicher des écritures qui auront encore quelque chose à dire aux Québécois et aux Québécoises dans dix, quinze ou vingt ans».

Et le milieu reconnaît le mérite d'une telle action, comme en témoigne une déclaration enthousiaste d'un Michel Marc Bouchard, qui proclame que «ce théâtre devrait être reconnu et soutenu comme le plus important centre de création nationale et devrait être l'alter ego du Théâtre ouvert de Paris, du Royal Court de Londres, du Nuovo Teatro Nuovo de Naples ou encore de la Sala-Beckett de Barcelone».

Hier encore

L'aventure de ce théâtre, dont les anciens se souviennent avec plaisir du temps de cette petite salle de 80 places, avec colonnes apparentes dans l'espace, a débuté rue Papineau, au sud de Sainte-Catherine, avec concerts urbains fournis lors des soirées de temps chaud, il y a de cela déjà 40 ans. C'était au lendemain d'une exposition universelle, quand le Québec s'éveillait et que ses créateurs s'imposaient sur la place publique. Au temps, donc, où naissait ce rêve d'un possible État du Québec, qui allait justifier que, plus tard, certains affirmeraient que ce coin de terre constitue une «société distincte».

C'était alors le temps d'un théâtre «brut», que plus d'un allait regretter et dont on craignait pour son avenir quand il fut décidé de changer de lieu, d'augmenter le nombre de ces sièges devenus des fauteuils, d'offrir même aux comédiens des loges qui ne seraient plus des placards à peine agrandis. S'il y a alors eu dans la communauté un schisme, il fut vite oublié quand force fut d'admettre que sa mission demeurerait toujours la même: un théâtre à la parole québécoise.

Et qui eût cru qu'un jour on oserait encore plus, comme cela se produit pour Seuls, de Wajdi Mouawad, qui non seulement «tournera» mais est aussi le fruit d'une coproduction. Comme cela est encore quand la salle prévue pour les répétitions est offerte à des compagnies sans lieu fixe, ce qui double ainsi un soir la programmation ou ajoute en cours de saison au répertoire un autre titre dans le dictionnaire du théâtre pour la jeunesse.

Demain déjà

Le Théâtre d'Aujourd'hui a 40 ans. Et il est en santé: financière, ce qui fait plaisir, et bien vivant. Un tel état de choses sera toujours une bonne nouvelle pour tous ceux et toutes celles qui, année après année, soumettent une centaine de textes avec l'espoir qu'ils seront retenus comme l'un parmi les trois qu'un metteur en scène créera dans la saison à venir. Et le répertoire peut aussi être actualisé quand un Chaurette est rejoué ou que des Muses revivent sous une nouvelle mouture.

Si cette aventure est encore possible, qu'on sache qu'elle nécessite peu de frais, des entreprises comme Hydro-Québec ou la Banque Laurentienne soutenant l'initiative et des bénévoles s'engageant pour garantir ce million et demi de dollars nécessaires pour que public, comédiens et dramaturges puissent toujours vivre de cette réalité que le mot «théâtre» recouvre. Et cette somme, qu'on s'en souvienne, est moins qu'un budget admis en cinéma pour un seul long métrage.

Quant à l'avenir, on parle de nécessaires accommodements. Mais qu'on soit rassuré. S'il faudra modifier les lieux, ce qui s'impose 20 ans après l'ouverture de l'actuel espace, il n'y a pas matière pour douter que le dynamisme qui les anime soit en rien diminué: une simple rencontre avec Marie-Thérèse Fortin convaincra d'ailleurs quiconque en doute que le théâtre québécois a plus que jamais quelque chose à raconter, à interroger, à faire vivre. Et le Théâtre d'Aujourd'hui sera alors toujours là pour en témoigner.