Théâtre - Des signaux à travers le temps

Monelle Guertin, Jonathan Gagnon, Christian Michaud, Catherine Larochelle, Sylvio-Manuel Arriola et Ansie St-Martin dans La Cantatrice chauve, d’Ionesco
Photo: Monelle Guertin, Jonathan Gagnon, Christian Michaud, Catherine Larochelle, Sylvio-Manuel Arriola et Ansie St-Martin dans La Cantatrice chauve, d’Ionesco

L'an dernier, le Théâtre des Fonds de tiroirs (TFT) décidait de célébrer son dixième anniversaire en reprenant son premier succès, un doublé Ionesco: La Cantatrice chauve et La Leçon. Frédéric Dubois, l'âme du TFT, tenait absolument à une «version actualisée» de la production. Il parle de «retour aux sources» et de «repositionnement», autant pour la compagnie que pour chacun de ses membres. De sa volonté aussi de rendre cette «parole plus libre, plus ouverte, plus près de nous». Le Devoir avait salué la réussite de l'entreprise et félicité Dubois pour son audace.

Mais voilà que tout le monde pourra bientôt se faire sa propre opinion là-dessus, puisque ce spectacle acclamé par la presse et par le public de la Vieille Capitale prend l'affiche du Théâtre Denise-Pelletier, la semaine prochaine, avant de partir à la conquête du Québec tout entier.

Si la première incursion des Fonds de tiroirs dans l'univers d'Ionesco pouvait s'expliquer par un parti pris esthétique aux allures de geste de revendication, dix ans plus tard, tout le monde était «rendu ailleurs», comme le raconte le metteur en scène. En guise de réflexion préalable, Dubois a donc choisi de lancer cette fois-ci son équipe sur la piste de l'angoisse et de la solitude qui caractérisent la plupart de nos sociétés contemporaines. Tous les comédiens ont planché là-dessus en relisant le texte d'Ionesco; les discussions furent intenses avant même que l'on ne se mette à répéter...

Mais pourquoi Ionesco? Surtout que La Cantatrice... n'est plus jeune, elle a même eu 50 ans ce printemps. C'est un monument, même un vieux monument; à preuve, le Théâtre de la Huchette à Paris a traversé les années 1980-90 et présente toujours le spectacle sans ralentir depuis 1957 — un record absolu pour une production théâtrale. Au bout du fil, Frédéric Dubois se fait volubile soulignant d'abord que, selon lui, Ionesco n'a jamais été aussi «contemporain».

«Les textes d'Ionesco vieillissent tellement bien qu'ils semblent rajeunir. Cette espèce d'incommunicabilité de fond entre les personnages, ces gens qui ne se parlent pas vraiment, qui ne le font que par l'entremise de clichés, de formules toutes faites et de lieux communs, tout cela est aujourd'hui encore plus vrai qu'il y a dix ans lorsque nous nous sommes rapprochés de lui... À l'époque, ce qui m'intéressait c'était la déconstruction du langage qui menait à la déconstruction des rapports entre les gens. Mais il faut avouer qu'aujourd'hui cette thématique est encore plus pertinente qu'elle ne l'était alors.»

Dubois raconte que, pour lui, les deux pièces de la production, autant La Cantatrice chauve que La Leçon sont des textes immenses, «majeurs, universels». Que le regard incisif d'Ionesco y atteint un paroxysme inégalé. Il faut avouer avec le jeune metteur en scène que l'oeuvre d'Ionesco semble prendre un sens de plus en plus concret avec les années.

On disait de lui que c'était d'abord un «visionnaire» alors que l'on en est à soutenir qu'il observe notre réalité quotidienne avec une acuité et une justesse dévastatrices. Il y a plus de 50 ans, Ionesco a imaginé un monde dans lequel des gens peuvent s'entretenir pendant toute une soirée sans se parler vraiment, celui de La Cantatrice chauve. Et voilà que nous y sommes. Il y a un peu moins de 50 ans, dans La Leçon, il a aussi mis en scène un univers fondé sur la violence et le pouvoir annihilateur des mots; et voilà que nous passons notre temps à fixer des images, tous ensemble, chacun bien assis de son côté, sans nous parler... Comme si on pouvait lire là, des signaux à travers le temps. Ionesco notre contemporain, oui.

Non?

De rigueur et de rencontres

Mais l'on s'emporte... Dans des moments comme ceux-là, on recommande de revenir au concret bien solide, et j'ai demandé à Frédéric Dubois comment il s'y était pris pour nous raconter tout cela...

«D'abord, par la rigueur dans le travail. C'est un peu notre réputation au TFT, et j'ai voulu creuser cela encore davantage en travaillant beaucoup la technique des acteurs. Pour les amener à travailler leur côté virtuose. Comme le texte est "ouvert", autant pour le public que pour les créateurs du spectacle, cela laisse beaucoup de place à l'acteur. Il y a aussi que c'est stimulant parce que nous sommes tous dans le début de la trentaine maintenant, que nous ne sommes évidemment pas tout à fait les mêmes et que nous avons plus de moyens, plus de métier pour faire sentir, par exemple, le ridicule insupportable qui s'installe dans le salon des Smith. Ou le dérèglement progressif qui s'installe dans La Leçon, cette espèce d'enflure démesurée qui prend possession de la scène...»

C'est d'autant plus réjouissant que le spectacle s'adresse de façon plus spécifique au public étudiant du Théâtre Denise-Pelletier. Comme l'avaient remarqué certains commentateurs à la création, les textes d'Ionesco et le traitement que leur réserve Frédéric Dubois et ses Fonds de tiroirs rejoignent directement le côté frondeur, dénonciateur et baveux des ados. Une dénonciation peut en cacher une autre comme on disait peut-être déjà dans la Roumanie où Ionesco vécut tout jeune...

Mais ce n'est pas tout; c'est bien beau Ionesco, mais il n'y a pas que ça. Frédéric Dubois signe aussi la mise en scène d'une autre production qui prend, elle, l'affiche de La Licorne: Le Palier, de Jean-Guy Côté, une production du Théâtre Tandem, mise en scène par Dubois en 2006 qui s'est vu la même année attribuer le Masque de la Production région. Soulignons tout de suite que le Tandem est une compagnie basée à Rouyn, en Abitibi, mais que Dubois ne pratique pas l'ubiquité pour autant puisqu'il a travaillé la pièce à Québec avec les deux comédiens installés eux aussi dans la Capitale.

«C'est l'histoire d'une véritable rencontre, raconte le metteur en scène. Une rencontre autant avec un texte puissant et des comédiens remarquables qu'avec deux personnages absolument bouleversants; une femme d'âge mûr et un très jeune homme, son voisin de palier. Rien ne porte ces deux-là à se rencontrer vraiment, mais ils vont en venir à développer une amitié proprement lumineuse qui saura en inspirer plusieurs...» Ce thème, celui de la rencontre entre deux personnes appartenant à des générations différentes, semble avoir marqué Dubois puisque, presque en même temps, il a mis en scène D'Alaska, un texte de Sébastien Harrison (avec Louisette Dussault et Christian E. Roy) produit par le Théâtre Bluff que l'on pourra voir ou revoir un peu partout cette année en tournée au Québec.

Rappelons qu'ici ce sont Marie-Ginette Guay et Lucien Ratio qui défendront dès mardi, avenue Papineau, le très beau texte de Côté.

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La Cantatrice chauve et La Leçon

Textes d'Ionesco mis en scène par Frédéric Dubois. Une production du TFT présentée par le Théâtre Denise-Pelletier dans la salle du Centre Pierre-Péladeau à compter du 18 septembre puis partout au Québec. 514 253-8974

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Le Palier

Texte de Jean-Guy Côté mis en scène par Frédéric Dubois. Une production du Théâtre Tandem présentée à La Licorne dès le 16 septembre. 514 523-2246

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