Théâtre: Au carrefour de tous les sentiers

Je n'ai qu'un regret au moment de faire le bilan de cette sixième édition du Carrefour international de théâtre de Québec: le relatif désintérêt du milieu montréalais pour un événement qui pourtant le mérite terriblement. Peut-être suis-je parti trop tôt? Peut-être faudrait-il songer à rallier la frange la plus curieuse de nos gens de théâtre par un moyen encore à inventer? Peut-être ai-je faussement enregistré le souvenir d'éditions précédentes où les artistes de la métropole étaient plus nombreux à suivre le festival?

Trêve de regrets néanmoins, car cette sixième édition fut aussi bonne que la cinquième, qui l'était déjà passablement. Toute aussi diversifiée. Toute aussi pertinente. Avec son lot de surprises et découvertes, assortie de valeurs éprouvées. Hors de toute banalité, cependant. Alors comment ne pas souligner l'habileté d'une direction qui réussit la quadrature du cercle de proposer avec un budget restreint des spectacles de haut niveau, des projets stimulants tout en réservant une place non négligeable au travail de créateurs jeunes et moins jeunes, d'ici et d'ailleurs. De plus, un équilibre s'établissait entre les présentations où primait l'innovation formelle et celles où les artistes réfléchissaient aux grandes questions de l'heure: désir, violence, compassion, éthique scientifique, avenir environnemental et démocratique, etc.


Difficile dans les circonstances d'établir un palmarès. Encore que le volet allemand demeure sans doute le plus spectaculaire et le plus étoffé. Bien sûr, la venue de metteurs en scène aussi réputés que Castorf et Ostermeier, respectivement de la Volksbühne et de la Schaubühne, représente un coup fumant. D'ailleurs, Endstation Amerika et Mann ist Mann nous ont entraînés dans des voies très différenciées: du sens marqué de la dérision du premier à la pugnacité ludique du second. À quoi se greffe le miracle d'une première mouture en langue originale des songs de L'Opéra de Quat'sous, orchestrée par Lepage et déjà fortement charpentée après seulement trois semaines de répétition. Les programmatrices ont même poussé le souci d'équité jusqu'à donner un aperçu de la dramaturgie allemande actuelle grâce à la lecture de deux textes, dont le très troublant Tatouage de Dea Loher.


Pétri de conscience sociale, le Carrefour l'a aussi été de plusieurs façons. Cela s'est vu dans la dénonciation d'un monde sans compassion par le Théâtre Gilmour-Smith. La troupe de Toronto s'y est pris en illustrant ingénieusement une nouvelle percutante de Tchekhov. Cela s'est traduit dans l'interprétation sans pathos de la trilogie d'Agota Kristof par le collectif flamand De Onderneming. Opportet s'en est mêlé en questionnant, de façon manichéenne toutefois, notre confiance aveugle dans la science. La chose est encore apparue dans l'analyse plus cartésienne de la tuerie du caporal Lortie (Meurtre) par la Française Martine Drai telle qu'ordonnée par le metteur en scène, Gill Champagne.


En revanche, la controverse est plutôt venue du Génie des autres/Unrehearsed Beauty, la tentative courageuse bien qu'un peu maladroite du Torontois Jacob Wren et de ses collaborateurs de secouer la passivité des spectateurs. Moins sérieux, les artistes français de Grand Magasin (Élargir la recherche aux départements limitrophes) ont toutefois fait sentir l'effet du théâtre dans la communauté. Dans ce but, ils ont aussi manié la désinvolture et eu recours à des conventions inusitées. Et le charme a opéré. De France, signalons en outre La Méridienne, mignonne miniature où Ézéchiel Garcia-Romeu pousse l'audace jusqu'à s'adresser à un spectateur à la fois.


L'intimité a aussi continué d'intéresser bon nombre de créateurs durant ce Carrefour. C'est le cas du Novecento d'Alessandro Baricco, mis en scène par le cinéaste François Girard et interprété par Pierre Lebeau, qui y dépeint par le détail une amitié légendaire. Rêverie intime, d'une drôlerie surréaliste, que celle de Jimmy, créature de rêve de Marie Brassard. L'actrice androgyne offre certainement là l'exploration du désir la plus fraîche et la plus impertinente qui puisse s'imaginer. C'est aussi cette voie que creusent Éric Jean et Pascal Brullemans dans leur relecture commune de la mythique Dame aux camélias. Expurgé de ses outrances et condensé de la sorte, le drame romantique subit une cure de jeunesse, acidulée d'un zeste d'ironie.


Je suis aussi tenté de mettre dans le même sac OnceÉ de la Danoise Sara Topsøe-Jensen qui déboulonne, à l'aide d'une «corporalité» et d'une imagination vagabondes, l'univers très stéréotypé des contes de fées. Toujours dans la série famille, le Théâtre du Papyrus de Belgique (Le Petit Peuple de la brume) établit aussi une relation très personnelle avec le public où un imaginaire sidérant n'exclut pas des considérations plus vastes. Préoccupations qui valent aussi pour Petit Pierre de Suzanne Lebeau, également destiné aux enfants.


Bref, ce Carrefour a été une fois de plus un lieu de rencontres et de ressourcement pour ceux qui y ont assisté. Le défi est maintenant d'y attirer encore plus de monde, y compris des scolaires — et pas que pour les spectacles jeunes publics. Car le plus beau festival du monde n'est rien sans un public nombreux et tout aussi diversifié que la programmation. Comme objectif, les organisateurs peuvent se fixer de développer la curiosité, même envers les productions moins «glamour». Petits travaux d'aiguille en somme pour un festival qui, en six éditions, a parfaitement trouvé son rythme de croisière et émerveille par sa faculté de ratisser large: des plus grands théâtres aux infiniment petits, avec des détours imprévus, la Croatie, par exemple, et, bien sûr, un bouquet coloré d'expériences limites.