Théâtre - Où sont passées les «bombes» de 68?

Quand on parle de 1968, on pense tout de suite à la création des Belles-soeurs au Rideau vert.
Photo: Quand on parle de 1968, on pense tout de suite à la création des Belles-soeurs au Rideau vert.

Changer le monde. Donner à tous l'accès à la culture, au savoir, aux «vrais besoins» comme aux «vraies affaires». Ouvrir vers le haut. Élargir... Il y avait tout cela en 1968, oui, tout en même temps, ici. Dans tous les milieux. Dans tous les secteurs tout semblait possible: no limit!, loin, très loin du no future...

À l'époque, le milieu théâtral était déjà en train de vivre lui aussi une véritable révolution de l'intérieur. Les structures à peine mises en place éclataient pour la première fois alors que le milieu s'élargissait considérablement, pour ne pas dire qu'il était en train d'exploser, d'imploser plutôt, devant l'accroissement et la diversification de la demande. Théâtre, télé, cinéma, industrie du divertissement... tout naissait et s'affirmait en même temps.

Par le plus heureux des hasards, il se trouve que j'étais moi-même à l'époque, tout jeunot barbu j'avoue, dans la même position qu'aujourd'hui par rapport au milieu théâtral d'ici: à regarder, à prendre des notes, à rencontrer des gens et à voir des spectacles. Quarante ans plus tard (et quelques parenthèses dans la vraie vie en plus), il est facile de constater que l'on est loin du compte dans certains secteurs, évidemment; surtout pour tout ce qui touche l'accès à la culture. Mais le moins que l'on puisse dire, c'est que tout cela, toutes les «bombes» lancées contre le conformisme élitiste qui encrassait le milieu, a porté fruits. Abondamment.

En accéléré

Bien sûr, quand on parle de 1968, on pense tout de suite à la création des Belles-soeurs au Rideau vert: l'impact du premier Tremblay-Brassard fut majeur, on le sait. Mais ce ne fut pas un événement isolé. Bien au contraire. Le Québec entier venait de se mettre à vivre en accéléré. Et c'est précisément ce qui arriva aussi dans le milieu théâtral de l'époque: une explosion. Tout se mit à aller vraiment très, très vite...

Les choses avaient toutefois commencé à bouger avant la création des Belles-soeurs, il faut le rappeler. Les grandes compagnies s'étaient d'abord multipliées dès le début des années 60: au Rideau vert et au TNM de l'Orphéum s'étaient rapidement ajoutés la NCT (qui allait changer de nom), le TPQ (qui allait disparaître plus tard), le Quat'Sous puis le Théâtre d'Aujourd'hui, en 1968 précisément. Jean Duceppe allait fonder son théâtre en 1973 pour compléter le cercle des «grandes compagnies». La bande des six. Comme au hockey...

Phénomène nouveau aussi, révolutionnaire: l'existence de compagnies sans domicile fixe souvent sorties tout droit des écoles de formation (le Conservatoire est là depuis 1954, l'École nationale arrive au début des années 60). Certaines de ces compagnies allaient se mettre à investir un milieu «travaillé au corps» pendant des décennies par le petit monde du burlesque et du cabaret, un réseau de tournée déjà bien en place en région avant même que l'on songe à en créer un. Il ne faut pas s'étonner davantage du succès populaire fulgurant du Grand Cirque ordinaire — j'aurai vu l'Opéra des pauvres à six reprises, toujours dans des cabarets, pour ne pas dire des clubs — puis des Jeunes Comédiens du TNM, avec Ronfard et Gravel, déjà.

Avec Les Belles-soeurs, oui, mais surtout avec la mise sur pied du Centre d'essai des auteurs dramatiques (avec «essai» comme dans «théâtre d'essai») dans le vieux hangar de la rue Papineau, qui abrita très vite le Théâtre d'Aujourd'hui, c'est le répertoire qui allait exploser. Le texte. Comme si tout à coup, en théâtre comme en musique et en littérature, on allait prendre la parole. Pis là, «tchèquez»-vous! Parce que, cela va de soi, tout allait sortir... et sortit, merci!

Par ici les barrières et les curés, et les préjugés tant qu'à y être! «Sous les pavés, la plage», mais aussi, le théâtre c'est la vie et on est là pour tout changer. Surtout la vie. Surtout le monde! Par la langue qu'il parlait, par les thèmes et les discours divers qu'il abordait, le théâtre que l'on faisait alors ici était une sorte de bouillonnement, de ferment de culture! Enfin les scènes n'étaient plus d'abord réservées au Répertoire avec un très, très, très grand R, comme dans «wo: la place est prise». Avant d'y revenir, au répertoire, il allait falloir aérer un peu l'atmosphère et parler de ce qui se passait ici.

Bien sûr, il y avait eu Gélinas avant, et Dubé, et même Françoise Loranger, la visionnaire. Mais tout à coup l'ampleur de cette volonté de dire prenait toutes les formes. Création collective. Théâtre musical. Théâtre expérimental. Théâtre vital. Important. Nécessaire. Ouvert à tout. À tous. Dire et créer autrement, plus, ensemble... Grosso modo, ça ressemblait à ça, les «promesses de l'époque».

Révolutions diverses

Il en reste un héritage que tout le milieu partage aujourd'hui de diverses façons et, bien sûr, des grands bouts à faire encore, toujours. Parce qu'il faut toujours recommencer, comme la mer, on le sait. D'accord, on est loin de la situation idéale; même qu'on étouffe et que le baril d'huile à bras connaît des augmentations inquiétantes dans les secteurs les plus à risque, les «favellas» du milieu. Une crise menace... Mais on n'a qu'à regarder pour constater à quel point les approches théâtrales ont continué à se diversifier, malgré les problèmes de toutes sortes, depuis l'explosion de 1968. Tout comme les discours. Et même les publics.

Le théâtre que l'on propose ici couvre maintenant un très large éventail d'options. Il y a plus de compagnies, mais aussi beaucoup plus de salles et de lieux de diffusion, mieux équipés, même en région. On peut voir évoluer librement le travail des auteurs comme des metteurs en scène attachés ou non, presque toujours moins que plus, à certaines compagnies. Le milieu est ouvert à toutes les expériences et à tous les croisements, alors que l'exclusivité, de mise dans les années 60, gangrenait toute l'activité théâtrale. De même, les dramaturgies de toutes les régions du monde, ou presque, sont devenues accessibles à celui qui veut bien s'y adonner. Et l'on se met enfin à accueillir de plus en plus régulièrement des compagnies étrangères...

Il y a eu révolution des publics aussi, confirmée. En fait, il faudrait plutôt dire multiplication des publics. On peut constater, en les fréquentant régulièrement, que les salles de théâtre sont pleines de publics diversifiés, oui, mais il faut d'abord souligner un fait majeur: la naissance des jeunes publics au milieu des années 70. C'est de cette époque que datent la plupart des grandes compagnies oeuvrant dans le secteur. Elles aussi se sont multipliées. Un répertoire, solide, s'est formé. Des auteurs, des metteurs en scène; des approches neuves aussi sont apparues, certaines tellement spécifiques (comme le théâtre ados né ici) qu'elles deviennent peu à peu universelles. Des réseaux de diffusion se sont recréés, des complicités et des solidarités se sont remises en place malgré les «stratégies» aussi déloyales que mal ciblées.

Et l'on n'a même pas abordé ici la richesse sans nom et le «nourrissement» exceptionnel apportés au milieu par les festivals de théâtre, qui ont amené ici depuis les années 80 la crème des recherches et des réussites d'ailleurs. Ici aussi, il faudrait souligner des réussites à gros traits, faire des liens, dire merci, tirer des parallèles et même des courbes, c'est si beau...

Mais brèfle, comme disait Achille, on peut penser comme ça, sans avoir l'air trop zouave, que les «bombes antivérités toutes faites» semées en 1968 continuent d'éclater encore au visage de publics de plus en plus diversifiés. Et que, ça tombe bien, le théâtre, c'est aussi fait pour ça!