Théâtre - Poussières de mots

Ce n'est pas la première fois que la parole brute de Mansel Robinson fait escale à la Petite Licorne : ses Trains fantômes, conduits de main de maître par le comédien Frédéric Blanchette, s'y sont déjà arrêtés deux fois au cours des deux dernières années. Cette fois-ci, c'est Jean Marc Dalpé qui fait siens ces mots décrivant la rude réalité ouvrière du nord de l'Ontario. On pourrait même parler ici d'une double appropriation : à titre de traducteur et de seul interprète de Slague, Dalpé livre un monologue brûlant à propos d'un homme simple qui, en tentant de se faire justice lui-même, a mis le doigt dans un engrenage diabolique.

Slague reprend certains thèmes chers au dramaturge originaire de Chapleau et déjà exploités dans Trains fantômes, comme les relations parfois difficiles entre un père et son fils, et surtout l'importance de la tradition orale comme acte de mémoire. Mineur de profession, Pierre DeLorimier a perdu à la fois son fils et l'usage de ses jambes dans un éboulement souterrain et n'a reçu pour sa peine que peu de dédommagement. Confiné à un fauteuil roulant, il nous raconte son étrange quête rédemptrice motivée par des hallucinations dans lesquelles, «pareil comme dans Hamlet» dit-il, le fantôme de son fils réclamant rétribution lui serait apparu. L'homme à la langue bien pendu a appris à ses dépens que certaines histoires, même si elles doivent être racontées, ne sont pas faites pour être livrées en pâture aux médias.

Limité dans ses mouvements par l'exiguïté de la scène et l'usage du fauteuil roulant, Dalpé réussit pourtant magnifiquement à habiter le petit espace de la rue Papineau de son imposante présence. Ses paupières souvent mi-closes laissent entrevoir le vif éclat d'intelligence qui brille dans l'oeil de ce personnage presque trop lucide sur sa propre condition.

Geneviève Pineault, la directrice artistique du Théâtre du Nouvel-Ontario, sert à merveille le texte et son interprète par une mise en scène tout en sobriété. On ne retrouve sur scène que quelques accessoires de couleur noire, les refuges de Pierre DeLorimier : sa table de cuisine, ses bouteilles d'alcool, son appareil Polaroïd. Le musicien Aymar, qui endiablait Trains fantômes de ses chansons country, troque ici la guitare pour la console de son. Les étranges effets d'écho et de réverbération qu'il introduit dans le spectacle, bien que discrets et utilisés avec parcimonie, se révèlent parfois irritants. Sans doute parce qu'une bonne histoire livrée par un comédien authentique et investi n'a besoin d'aucun artifice pour nous tenir en haleine du début à la fin.

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Collaborateur du Devoir

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Slague — L'histoire d'un mineur

Texte : Mansel Robinson, traduction française de Jean Marc Dalpé. Mise en scène : Geneviève Pineault. Une production du Théâtre du Nouvel-Ontario présentée à la Petite Licorne jusqu'au 30 avril.