Théâtre - Un show dont le matériau de base est la vie... et la mort

Photo: Pascal Ratthé

Ça fait tout drôle de voir Alexis Martin et son ami de docteur, Alain Vadeboncoeur, au milieu d'une quincaillerie de salle d'urgence qui déborde, bien au-delà du local de répétition, jusque dans les couloirs en béton gris de l'Espace libre. À une semaine de la première (et à la demande de Pedro, le photographe), les voilà tous deux habillés en vrais urgentologues entubant un vrai mannequin en caoutchouc et en plastique. Comme si c'était vraiment vrai...

Malgré la mascarade, on n'est quand même pas aux antipodes de la vraie vie et de la réalité tous azimuts de la salle d'urgence d'un grand hôpital, bien au contraire. Même que, comme s'empresse de le souligner Alain Vadeboncoeur, «Sacré Coeur est construit sur des expériences vraies et le contenu est "réel" à 97,3 %». Une sorte de farceur sérieux, le sieur Vadeboncoeur; pas étonnant que le courant se soit remis à passer plein régime entre lui et son ami d'enfance retrouvé après quelques décennies de vraie vie vécues chacun de son côté...

Quatre mains

Le spectacle est né de l'une de leurs nombreuses conversations et vient tout autant de la fascination d'Alain Vadeboncoeur pour le théâtre («même si les comédiens ne savent pas mourir») que de l'admiration d'Alexis Martin pour l'intensité extraordinaire de la vie des urgentologues («ces gens-là carburent au "thrill", c'est fou!». Les deux hommes sont fils de pères célèbres, on le sait: d'un côté Louis Martin, le grand journaliste décédé il y a quelques mois; de l'autre l'essayiste Pierre Vadeboncoeur.

Ils ont habité le même quartier, se connaissent depuis la petite école, se sont déjà inventé, tout jeunes, des «folies» improvisées, comme tous les enfants du monde les jours de pluie... Ce sont de vieux complices. Du genre à n'avoir jamais eu de difficulté à travailler ensemble. Des tripeux à leur façon, des jaseux aussi, qui parlent volontiers de «communauté de naissance» et d'«effet de proximité».

Ils auront mis un an et demi à peaufiner le texte final de Sacré Coeur. Et comme la production baigne dans l'hyperréalisme d'une salle d'urgence, cela a rapidement impliqué que Vadeboncoeur participe aussi à la mise en scène, parce qu'on «ne pose pas n'importe quel geste, n'importe comment, dans une salle de choc et au-dessus d'un bloc opératoire». On peut donc parler d'un texte et d'une mise en scène à quatre mains.

Mais Sacré Coeur n'aura rien d'un «show d'hôpital» comme on en voit à la télé, s'il faut en croire Alexis Martin. «C'est une production ultra-réaliste avec un contrepoint poétique, dit-il avec son éternel petit sourire au fond des yeux. De toute façon, le théâtre est toujours une sorte de condensation, de distillation de vérité et d'intensité. Même quand il prend des formes hyperréalistes. Ici, la pièce s'articule autour d'une série d'anecdotes tirées de ce qui se passe vraiment dans les salles d'urgence.» Il expliquera même que, dans la tradition de la maison, en prenant encore et toujours ce regard oblique sur le théâtre qui caractérise le NTE, toute la grande salle de l'Espace libre deviendra une énorme salle d'attente plus efficace, on l'espère, que celles qui ont fait la réputation des hôpitaux québécois!

Tiens, les deux hommes se sont mis à discuter là-dessus, lentement. On devine facilement qu'ils doivent le faire à propos du moindre sujet, en prenant plaisir à remettre en question dans ses détails les plus infimes la moindre parcelle d'existence ordinaire. Une bonne habitude, quoi... Dans Sacré Coeur, c'est leur vie qu'ils remettent en question et qu'ils scrutent, chacun avec son propre bout de lorgnette.

Intensément

C'est Alexis Martin qui poursuit. «Au NTE, on aime bien ce que j'appelle le travail de terrain. Depuis Grid, pour lequel on avait interviewé des contrôleurs aériens aussi bien que des intervenants auprès des jeunes, Daniel [Brière] et moi on a pris le goût du "terrain". Ça fait partie de nos façons de débroussailler un sujet maintenant. C'est pour ça que j'ai passé une nuit complète à l'urgence avec Alain: et là j'ai compris beaucoup de choses. Entre autres que tout est possible: j'ai rencontré des personnages extraordinaires et Alain encore beaucoup plus que moi, depuis le temps qu'il opère dans le secteur... Mais j'ai saisi aussi que ce monde-là, le personnel des urgences dans les grands hôpitaux, doit toujours être prêt à tout. À prendre les choses en main n'importe quand, pour n'importe qui, presque n'importe où. Toujours. Intensément. Finalement, c'est ça qui me frappe le plus: à quel point ils sont "drivés" par l'intensité de leur vie... »

Un des deux hommes, probablement Vadeboncoeur, raconte ensuite comment ils ont construit ensemble le texte... «On a beaucoup discuté de la bizarre relation patient-médecin, qui ressemble presque à celle qui unit une mère à son enfant. On a parlé de l'intensité aussi, de ce besoin d'intensité. Puis je me suis mis à écrire des choses. Au début, je me suis fait ramasser parce que c'était la première fois que j'écrivais du théâtre.» «Mais Alain a des dons d'écrivain depuis longtemps, intervient Martin. Il a un sens de l'observation absolument remarquable... comme plusieurs médecins célèbres qui ont écrit: Tchekhov, Ferron, Céline et tous les autres. C'est un dialoguiste remarquable... » «Moi, en tout cas, j'ai été séduit par l'idée de raconter ça, poursuit Vadeboncoeur. La matière est tellement riche, les personnages et les situations qu'ils vivent sont tellement incroyables... C'est la vie et la mort. Sans vernis. La grande angoisse. C'est souvent bref, mais toujours absolument fondamental, ce qu'on vit là.»

L'action sera centrée autour des deux personnages joués par Luc Picard et Hélène Florent, lui médecin, elle infirmière. Et comme le précisent les deux auteurs, «la pièce cherche à mettre en lumière comment les émotions intenses qui se vivent dans une salle d'urgence touchent et influencent la vie des gens qui côtoient là la mort, tous les jours»...

Sacré Coeur, outre qu'il souligne le retour de Luc Picard au théâtre après une absence de cinq ans, met en scène une distribution particulièrement intéressante: la trop rare Muriel Dutil, Jacques L'Heureux, Hélène Florent et Alexis Martin. En prime, on aura aussi droit à des extraits vidéo de Pierre Lebeau en psychiatre et d'Alain Vadeboncoeur en Alain Vadeboncoeur. Belle équipe pour regarder la vie et la mort en pleine face!

En passant, comme ça: vos signes vitaux, ça va, vous?

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Sacré Coeur

Texte et mise en scène: Alexis Martin et Alain Vadeboncoeur. Une production du NTE à l'affiche de l'Espace libre du 25 mars au 19 avril.
1 commentaire
  • Fernande Trottier - Abonnée 24 mars 2008 13 h 32

    y aura-t-il une tournée..

    Aurons-nous le bonheur de voir ce théâtre en région ?