Théâtre - Théâtre extrême

Homme sans but immerge le spectateur dans une expérience formelle singulière.
Photo: Homme sans but immerge le spectateur dans une expérience formelle singulière.

Homme sans but rappelle de façon radicale que le théâtre peut être une expérience qui nous projette hors du temps, hors du monde. Tout dans cette pièce, mise en scène par l'estimé metteur en scène français Claude Régy, semble aller à l'encontre du rapport de séduction qu'un spectacle vivant établit avec le spectateur: la nudité de l'espace, la lenteur délibérée de la parole, le statisme des comédiens, la scène le plus souvent plongée dans une presque obscurité, une quasi-absence d'action qui s'étire sur deux heures trente minutes sans interruption... Un rituel en apesanteur pour amateurs de théâtre extrême.

Le non-initié (c'était mon cas) reste d'abord interloqué devant le débit ralenti qu'impose Régy à sa distribution, saisi particulièrement par l'élocution traînante de l'étonnant Jean-Quentin Chatelain. Cette distanciation, cette prononciation exagérée, ce refus de la psychologie et de l'émotion produisent un effet d'étrangeté. Le metteur en scène pousse à l'extrême la désincarnation des personnages qui hantent la pièce du Norvégien Arne Lygre.

Des êtres qui semblent privés d'intériorité, qui parlent parfois de «jouer» un rôle et entretiennent des relations essentiellement basées sur l'argent. Il y a une certaine imprécision identitaire chez ces personnages qui, sauf le protagoniste, sont tous désignés par des fonctions plutôt que par des prénoms: le frère, la femme (la grande Bulle Ogier), la fille...

Oscillant entre la narration et les dialogues dramatiques, cette fable sur le matérialisme fait un bond dans le temps pour mesurer la destruction de l'oeuvre de la vie d'un homme. Vingt ans après avoir acheté sans vergogne la vallée d'un fjord pour y édifier une ville, le riche Peter meurt, ce qui sonne le glas de ce qu'il a bâti. Sa maison sera vidée, la population s'entredéchirera pour les biens qu'il a laissés, sacrifiant une vie humaine dans le processus. Même les êtres peuvent être achetés, conclut une scène finale aux accents puissants. Mais en ce qui me concerne, il était déjà trop tard.

Homme sans but nous immerge certes dans une expérience formelle singulière, née des éclairages clairs-obscurs composés par Joël Hourbeigt, de la trame sonore signée Philippe Cachia, qui joue d'étrangeté et parvient à installer une tension, et de l'absolue rigueur d'une interprétation très soigneusement chorégraphiée — soulignons notamment le travail de Redjep Mitrovitsa.

Mais cette esthétique de la lenteur braque une attention démesurée sur les répliques, somme toute très simples, d'un texte qui n'en demandait peut-être pas tant. Certains spectateurs, j'imagine, réussiront à accéder à l'espèce d'état de transe que veut sans doute créer Régy et à transcender ce choix formel. Sinon, à la longue, ce ton généralement uniforme — hormis, en fin de parcours, les cris irritants de certains personnages — risque de venir à bout de notre patience. Et de transformer la fascination initiale en exaspération.

Collaboratrice du Devoir

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Homme sans but

Texte d'Arne Lygre. Traduction de Terje Sinding. Mise en scène de Claude Régy. À l'Usine C, jusqu'au 16 février.