Les chemins incertains de Claude Régy

Reconnu sur le tard, Claude Régy connaît à présent une carrière théâtrale d'une longévité peu ordinaire. Il est loin le temps où il étudiait les sciences politiques pour plaire à son père. Encore plus loin celui où il suivait les cours de Charles Dullin au Théâtre de la Cité, anciennement le Théâtre Sarah Bernhardt. Nom que ne pouvaient tolérer les Allemands, car la France était alors occupée.

Dans les années 1950, André Barsacq engage le jeune homme pour faire répéter les doublures au Théâtre de l'Atelier. Les rares mises en scène qu'il y effectue ne remportent pas le moindre succès. Dans les années 1960, il en a un peu plus avec le théâtre britannique des jeunes gens en colère, alors qu'il fait connaître Pinter et Osborne au public français. À la même époque, il est aussi l'un des premiers à s'intéresser au théâtre confidentiel de Duras et de Sarraute, puis à celui des auteurs de langue allemande Peter Handke et Botho Strauss. Néanmoins, la lenteur qu'il privilégie à la scène a le don de fasciner ou d'irriter les spectateurs. En 2005, il vient présenter, à Montréal, 4.48 Psychose, de Sarah Kane, mais son apport à ce spectacle est, avouons-le, quelque peu éclipsé par la présence de la star du cinéma Isabelle Huppert.

Au hasard des rencontres

Parcours singulier que celui de Claude Régy: il a, en effet, dû attendre jusqu'en 1976 pour toucher des subventions gouvernementales. Même si les plus grandes scènes l'invitaient, il est l'une des rares personnalités marquantes du théâtre français à n'avoir jamais dirigé un théâtre important; le metteur en scène admet qu'il n'a pas eu besoin de refuser souvent. On lui a proposé ce genre de poste seulement une fois. Il a décliné l'offre. Il s'en réjouit à présent, car il estime que la direction d'un théâtre l'aurait distrait de la création. Selon lui, la chose l'aurait forcé à se préoccuper de la fréquentation de la maison et privé de la liberté dont il a joui à l'extérieur de ce cadre.

«Je crois que la donnée essentielle [de mon parcours] est le hasard. C'est très étrange, puisque la suite de mes mises en scène a l'air de correspondre à une espèce de rigueur. En même temps, les rencontres avec les auteurs, les acteurs, les directeurs de théâtre se sont beaucoup faites par des suites de hasard. Cependant, il est certain que j'ai tourné le dos au théâtre de divertissement et au théâtre politique. Bref, alors que nous étions en plein théâtre de l'absurde et en plein brechtisme, j'ai cherché d'autres auteurs.»

Le hasard, il s'est aussi manifesté en la personne de grands acteurs qui ont aimé travailler avec lui. Régy pense d'abord à Delphine Seyrig et à Jean Rochefort, puis à Michel Bouquet. Mais la liste est si longue qu'elle risquerait de lasser le lecteur.

Autrement, Claude Régy se distingue surtout de ses collègues par l'importance qu'il accorde au texte. Au fil des ans, il élabore l'idée que le langage est l'élément dramatique central. À la suite de Meschonnic (Critique du rythme), il estime que la théâtralité est inhérente au langage. En fait, la parole prime à tel point dans son théâtre que même les personnages s'effacent devant elle. Quant à l'espace, quelle que soit la forme qu'il prend, il est surtout là pour faire résonner les mots. À cet égard, le metteur en scène dit partager la même conception de l'art dramatique que Sarah Kane, qu'il cite volontiers: «Rien qu'un mot sur une ligne et il y a le théâtre.»

Régy insiste aussi sur la portée du silence sur une scène. Pour lui, le silence est une catégorie du langage. Le silence parle, dit-il, beaucoup en écho de l'écriture. Le comédien doit donc, à son avis, faire du silence avant de parler et après la fin de ses phrases. Il ajoute qu'il faut même faire entendre du silence à l'intérieur du bruit d'une phrase.

L'autre découverte marquante de l'homme de théâtre fut celle de la lenteur, dont il s'est approché par instinct, mais qu'est venu confirmer Le Regard du sourd de Robert Wilson. Dans ce spectacle, la lenteur l'a complètement frappé «par la transposition que ça apporte, par l'irréalité que ça crée». Le metteur en scène s'est alors rendu compte à quel point le ralentissement modifie l'expression et l'interprétation, qui s'ouvrent alors à une infinité de possibles. «Ça change aussi complètement la notion d'espace et la notion de temps... Par exemple, descendre une poutre en cinq minutes, c'est pas du tout pareil qu'une poutre qui tombe de son propre poids. [Grâce à la lenteur], on voit énormément de choses qu'on ne voit pas dans la rapidité.»

Éloge de la lenteur et de la présence

On s'explique mieux ainsi la prédilection de Claude Régy pour l'immobilité sur scène. Pour lui, l'immobilité crée sa propre dynamique, met en relief les mouvements de la conscience et attire l'attention sur l'expressivité du visage. Quand je lui dis qu'on qualifie souvent ce type de théâtre de cérébral en Amérique du Nord, il rétorque en boutade qu'il vaut mieux être cérébral que con.

Régy affirme en outre que le jeu de l'acteur, psychologique et réaliste, limite et banalise l'écriture dramatique. Il cite Duras à ce sujet, qui affirmait que «le jeu des acteurs n'aide pas l'écriture, il tue l'écriture». Aussi le metteur en scène s'oppose-t-il à toute notion de personnage. Pour lui, le comédien ne doit pas jouer le texte. Il faut, au contraire, qu'il apprenne à laisser le texte jouer. Ce type de jeu demande surtout au comédien d'exister «d'une manière fantastique», puisque le corps de l'acteur devient pratiquement le seul élément visuel du spectacle.

«On n'interprète pas un personnage. On n'est pas un personnage. On essaie de laisser transparaître ce que l'écriture contient d'invisible. Ce qui est le plus important dans l'écriture, ce n'est pas ce qui est écrit. Mais ce qui est écrit permet d'accéder à quelque chose qui est de l'ordre de l'indicible.»

Il n'aime pas trop cependant qu'on voie en lui un continuateur du symbolisme. Mais il admire Maeterlinck. Ses mises en scène ont d'ailleurs contribué à tirer l'écrivain belge du long purgatoire où il séjournait. Il se rappelle que Duras et Sarraute, qui ne le connaissaient pas, ont été très frappées de voir que Maeterlinck avait déjà inventé la dissociation du récit et de l'image et prouvé que le récit pouvait être théâtre.

Par son travail, Claude Régy pense avoir contribué à déconstruire le théâtre à l'italienne qui, à ses dires, ne correspond plus à la sensibilité moderne. Il se sent lié à toute une école qui a travaillé dans des friches, des usines désaffectées, des endroits dévastés par des incendies. Il a tenté d'explorer des territoires intérieurs, de s'approcher de l'inconnu. Il a du reste donné à ses premiers écrits sur le théâtre le titre d'Espaces perdus. Plutôt parce que les autres les ont considérés ainsi, car lui a eu envie de ne pas voir une frontière interdite dans ces zones instables. Il affirme que, si on veut pouvoir ouvrir les sens à l'infini, il importe d'entrer en relation avec le monde non conscient.

Un imaginaire complexe et déroutant, c'est ce que Claude Régy a trouvé chez Arne Lygre. Auteur dramatique norvégien dont les Éditions de l'Arche lui ont suggéré la lecture, alors qu'il était «en mal de manuscrit». Homme sans but a frappé le metteur en scène par son écriture très minimaliste «qui dégage néanmoins énormément de possibilités». À quoi s'ajoutait pour lui le thème troublant d'un homme d'affaires qui entretient avec les membres de sa propre famille des relations factices, fondées avant tout sur l'argent. Naturellement, que cette pièce présente l'incertitude comme une donnée fondamentale de l'existence n'a pas déplu à l'homme de théâtre français. À 82 ans, Claude Régy se demande toujours s'il était fait pour travailler dans le monde du théâtre. Le sentiment de ne pas savoir le faire a été pour beaucoup dans son acharnement à élaborer une autre vision du travail sur le plateau: avec les acteurs, à partir d'un texte. Laissons-le conclure: «Je ne suis pas tellement fier. Pas tellement rassuré. Je continue d'être très incertain. Mais je suis surtout étonné de voir que mes expériences un peu extrêmes et quelquefois surprenantes ont fait une espèce de chemin.»

Collaborateur du Devoir

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Homme sans but

Texte d'Arne Lygre mis en scène par Claude Régy, à l'Usine C du 7 au 16 février.`