Théâtre - Des vraies questions sur les vraies affaires!

L’homme-orchestre André Melançon est un metteur en scène de théâtre accompli. Voilà qu’il nous revient dans ce rôle en signant rien de moins que la mise en scène des Justes d’Albert Camus.
Photo: Pascal Ratthé L’homme-orchestre André Melançon est un metteur en scène de théâtre accompli. Voilà qu’il nous revient dans ce rôle en signant rien de moins que la mise en scène des Justes d’Albert Camus.

On se surprend toujours de voir que l'on entretient tous (enfin presque tous) une relation particulière avec des personnages habitant la réalité culturelle d'ici: comme s'ils nous appartenaient un peu parce qu'ils ont réussi à dessiner des morceaux de ce que nous sommes... André Melançon est l'un de ceux-là.

Quand on le voit — et ce n'est pas difficile avec la taille qu'il a! —, on pense avec une certaine émotion mêlée de fierté à La Guerre des tuques ou à tous les Contes pour tous et autres séries télévisées qu'il a réalisés. Et à Petits bonheurs aussi, le festival de théâtre pour la petite enfance installé en plein coeur de son quartier Hochelaga-Maisonneuve, dont il est l'un des porte-parole depuis quelques années avec un autre homme remarquable, le docteur Gilles Julien.

Mais depuis qu'il a monté La Promesse de l'aube de Romain Gary à l'Espace Go, il y a quelques années à peine, il faut aussi voir cet homme-orchestre comme un metteur en scène de théâtre accompli — il dit, lui, qu'il fait partie de la relève. Voilà d'ailleurs qu'il nous revient dans ce rôle en signant rien de moins que la mise en scène des Justes d'Albert Camus — Melançon ne travaille pas avec n'importe qui! — pour les jeunes spectateurs du Théâtre Denise-Pelletier...

Rendez-vous manqué

Tout de suite, la discussion se fait chaleureuse et Melançon s'étonne d'abord du fait que Les Justes, un texte admirable qui parle des limites du terrorisme et de l'action politique, n'ait pas été monté plus souvent depuis les événements du 11-Septembre...

«Comme tout le monde, j'ai été profondément bousculé par le 11-Septembre, que je continue à voir comme un grand rendez-vous manqué avec le destin. On aurait pu se servir de cette catastrophe pour arrêter le train, pour refaire le point. Pour s'asseoir avec des philosophes, des gens de toutes les cultures et de tous les horizons et se poser des questions en essayant vraiment de comprendre... Mais au lieu de cela, au lieu de procéder à un "reboussolement" permettant de refixer les points cardinaux, on a plutôt choisi de répondre à l'horreur par l'horreur. Et c'est grave, oui, ce rendez-vous manqué. Et c'est une des raisons pour lesquelles j'ai pensé à monter Les Justes pour le public de Denise-Pelletier avant même de songer à mettre en scène La Promesse de l'aube... »

Justement: pourquoi viser le public du TDP? Le texte de Camus est toujours aussi brutal, aussi violent, et les jeunes, aujourd'hui comme hier (et même avant-hier), ont encore tendance à aller au plus évident, au plus rapide, et à éviter la nuance, non...

«Précisément, répond Melançon. Je n'ai pas cherché à atténuer la violence du texte. Au contraire, j'ai voulu que l'on respecte l'historicité de cet événement qui s'est vraiment passé à Moscou en 1905 et qui a inspiré Camus. Pas de relecture non plus, "d'actualisation" avec vestes de cuir et graffitis. Je n'ai rien contre, mais j'ai choisi de jouer la carte du vrai. Pourquoi? Parce que je trouve important que les jeunes saisissent que tout cela s'est passé pour vrai; je me suis même permis de rajouter un prologue de cinq minutes pour placer tout cela concrètement, qu'ils voient même la bombe que Kaliayev va refuser de lancer sur les enfants qui se trouvent aussi dans le carrosse du grand-duc visé par l'attentat. Un tube de métal creux bourré d'explosifs, un engin terrible, aux effets dévastateurs»...

Petite pause appuyée d'un grand geste de la main, puis Melançon reprend en expliquant qu'il tenait à installer visuellement ce contexte historique dès le départ. Que le public sente et voie que l'on se posait alors les mêmes questions qui se posent toujours aujourd'hui. Et il précise sa pensée en revenant au texte de Camus qui, s'il reste violent, n'est par contre pas hermétique.

«C'est très concret, tout cela, très actuel aussi: des jeunes révoltés qui veulent plus de justice et qui sont prêts à commettre un attentat violent et à se sacrifier pour le bien du plus grand nombre en faisant disparaître un tyran, il y en a encore quelques-uns à travers le monde... Des jeunes qui discutent et qui s'interrogent sur l'impact de leur action, c'est concret. Et j'ai voulu proposer des pistes de réflexion au public du TDP, parce que, oui, on va trop vite et que l'on est un peu trop fort sur les raccourcis. C'est toujours aussi important, aussi actuel qu'à l'époque où la pièce a été créée [en 1949 à Paris], de fouiller la question des motivations profondes des actes que l'on pose... »

De la viande autour de l'os

Le comédien, cinéaste et metteur en scène s'enflamme quand il parle du texte de Camus. De la beauté de la langue de Camus. De la richesse inépuisable et de la clarté de son propos. De ce don, en fait, qu'il a de vous amener à être en accord total avec les propos de l'un puis de l'autre de ses personnages... même s'ils sont aux antipodes l'un de l'autre. Ce qui s'explique, selon le metteur en scène, «par la vision très large, très globale que Camus a de la réalité, qu'il nous permet ainsi de regarder sous tous ses angles».

Comme pour illustrer son propos, il dira d'ailleurs que l'on pourrait «monter au moins 15 pièces différentes avec ce texte. Ce pourrait être un thriller, une épopée à saveur politique, une histoire d'amour absolument merveilleuse aussi... Quel que soit l'angle sous lequel on regarde Les Justes, il y a toujours de la viande autour de l'os, comme le disait Maxime [Denommé, qui joue Kaliayev] à la fin des répétitions.»

N'empêche que ce n'est pas d'abord ce qu'a ciblé le metteur en scène André Melançon. «Non, bien sûr. J'ai d'abord voulu inviter le public adolescent du TDP à une réflexion sur un sujet fondamental: celui de l'engagement, de l'action politique et sociale.» Ici, Melançon poursuit en soulignant que, quel que soit l'âge que l'on a, mais surtout quand on est jeune, il est fondamental de continuer à vouloir changer le monde en combattant les inégalités sociales et l'injustice. Important aussi de pouvoir se situer individuellement par rapport aux grandes causes, que l'on puisse faire ses propres choix à partir de ce que l'on est et de ce que l'on pense vraiment...

«Les Justes nous donne à tous l'occasion d'enrichir notre réflexion... On propose en fait au public du TDP de prendre deux heures pour écouter ce qui poussait des jeunes, il y a cent ans, à souhaiter plus de justice et plus d'égalité pour tous. Écouter leurs rêves. Écouter leur utopie et leur discours là-dessus. C'est là que Camus nous amène. Aux conséquences directes et lointaines de leurs gestes. Et à nous poser de vraies questions, dérangeantes: qu'est-ce qui peut motiver quelqu'un à tuer pour la cause? À planter une bombe dans un tuyau de fer qui va exploser au visage d'un autre humain... La pièce est remplie de questions terribles que l'on doit se poser vraiment et dont il faut se reparler entre nous pour mieux canaliser nos actions par la suite.» Surtout que le fameux attentat contre l'oncle du tsar (le grand-duc Serge Alexandrovitch) a mené à la révolution de 1917, à la montée de l'intégrisme communiste, à Staline, à ses goulags puis à ses sinistres clones, bref à la triste épopée républico-socialo-soviétique que l'on connaît.

Bon. Albert Camus, André Melançon: même combat! Avouez qu'on pourrait trouver pire. Même regard large, ouvert, lucide, conscient. Même volonté d'abolir les fausses inégalités et de défendre et même de faire revivre la dignité humaine. Beau programme, non?

Re-bref: si la vie vous intéresse, vous avez jusqu'à la mi-février pour vous pointer au Théâtre Denise-Pelletier, rue Sainte-Catherine (très) Est...

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Les Justes

Texte d'Albert Camus. Mise en scène: André Melançon. Production du Théâtre Denise-Pelletier à l'affiche jusqu'au 13 février.

Rens.: 514 253-8974.