Théâtre - Esprit des Andes

Ceux qui ont lu Les Fleuves profonds, du romancier péruvien José Maria Arguedas (1911-1969), ne le reconnaîtront pas dans l'adaptation qui en a été faite au Quat'Sous. Et cela n'a aucune importance. C'est que la partition théâtrale qu'en a tirée Wajdi Mouawad, telle que mise en scène par le chorégraphe et danseur José Navas, est devenue une oeuvre autonome, très librement inspirée des toutes dernières pages du roman. Tant et si bien que la lecture de l'oeuvre originale peut être entreprise dès le lendemain de la représentation par le spectateur sans que, pour ainsi dire, l'expérience ait été entamée. Mais n'y voyez pas le signe d'un échec de la part de l'adaptateur et du metteur en scène, plutôt la réussite d'une transposition qui a préféré être fidèle à l'esprit du roman plutôt qu'à la lettre.

Transformée en matière théâtrale et de la plus belle façon, cette version dramatique des Fleuves profonds se concentre sur un personnage très secondaire du roman, la Popa. Victime du typhus qui décime les vallées du Pérou du Sud, la «folle» est vue par les yeux du jeune et fiévreux Ernesto, que son père a abandonné dans un collège religieux. Prenant fait et cause pour les péons, la paysannerie métisse dont la servante humiliée, battue et violée est issue, le collégien en viendra à guider la morte vers le repos, une fois qu'il lui aura rendu un peu de sa dignité perdue.

Or la principale force de cette adaptation vient de sa concentration. En effet, le drame indigène décrit dans le roman d'Arguedas s'incarne dans trois figures exemplaires: la servante métisse, le clergé dominateur et l'enfant médiateur entre les deux cultures. Et les trois sont réunies dans l'infirmerie du collège que la fièvre d'Ernesto convertit en espace initiatique, baigné d'eau et dissimulé à notre regard par sept voiles transparents alignés sur un fil. De plus, au fond de la scène mise à nu, une fenêtre barbouillée donne sur l'extérieur tandis qu'une porte ne cesse de s'ouvrir brutalement côté cour. Envoûtante scénographie pour un poème dramatique qui se dévide dans une lenteur ritualisée.

Première image ensorcelante, la robe-sarcophage dans laquelle apparaît la Popa. Ainsi vêtue, non seulement Andrée Lachapelle devient-elle crédible en servante avilie mais sa voix solennelle de diseuse contribue à faire de la pauvre métisse l'égale d'une divinité ancienne. Viennent ensuite les entrées tentaculaires du frère Caréna, auquel Renaud Paradis confère une souplesse et une présence inouïes. Puis Isabelle Leblanc prête son teint cuivré aux angoisses d'Ernesto, qu'elle saisit mieux en usant de son registre grave et du masque immobile de son visage qu'autrement.

Hormis cette réserve mineure, la venue au théâtre de José Navas s'avère sans l'ombre d'un doute la révélation de la saison. L'apprenti metteur en scène fait preuve d'un redoutable sens du sacré, manie le symbolisme avec doigté, porte haut un message dérangeant, sans oublier le magnétisme avec lequel ses acteurs bougent sur scène, là où l'influence de la danse laisse bouche bée. Mais celle-ci se fait aussi sentir dans le soin apporté aux éclairages et dans une attention soutenue à la musique. Le prouvent notamment les magnifiques réverbérations lumineuses créées par Michel Beaulieu et les refrains nostalgiques composés par Michel F. Côté.

Au moment où le Québec reçoit à bras ouverts de la belle visite de l'étranger, cette excellente production du Quat'Sous rappelle que le travail qui se fait dans nos plus petits théâtres n'a parfois rien à envier à celui de maisons bien plus riches. Message d'espoir qui se mêle agréablement à la voix d'Arguedas, chantre des Andes, qui croyait si fort dans la reconnaissance des petites cultures, même méprisées, même oubliées du reste du monde.