Théâtre - Tornade en vue

«Au fond mon texte n'est toujours que le prétexte à une rencontre qui débouche sur un spectacle», explique Pascal Contamine.
Photo: Jacques Grenier «Au fond mon texte n'est toujours que le prétexte à une rencontre qui débouche sur un spectacle», explique Pascal Contamine.

Grand déplaceur d'air, Pascal Contamine soutient qu'il n'est pas un auteur dramatique. Qu'il n'est même pas un auteur tout court. Pas tellement que ce soit une maladie ou une insulte. Plutôt qu'il préfère écrire en équipe...

Il dégage un type d'énergie qui fait un peu penser à une tornade. Et son discours a tendance à s'éparpiller de la même façon, dans toutes les directions. Beaucoup. Passionnément. À chaque fois. Tête chercheuse poussée par le vent de la création...


En fait, en le voyant s'activer, on saisit tout de suite que c'est un grand déplaceur d'air. Il faut peut-être trouver là une partie de l'explication qui lui a d'abord fait signer du surnom de Tornado Ricci — «un jeune dramaturge italien qui s'est suicidé lors de la réélection de Berlusconi», selon la biographie que lui avait inventée Contamine — le texte qu'il produit et met en scène au théâtre La Chapelle. Ce texte, il porte d'ailleurs un titre à peu près imprononçable dont, de son propre aveu, il cherche encore la signification: Five Wolf Deavtov Circus.


Ce bonhomme étrange à l'énergie débordante et au regard de félin aux aguets, il se nomme Pascal Contamine. Après sa sortie de l'École nationale il y a sept ans, il a d'abord travaillé avec Wajdi Mouawad dans Littoral puis avec René-Richard Cyr pour Le Chant du dire-dire. Il a fait aussi quelques petites incursions du côté du cinéma (il faut bien vivre), de la danse, avec Carpe Diem, et de la télé — il était, entre autres, le Drapeau de Simone et Chartrand. Depuis un an ou deux, il a pris l'habitude d'exploser de façon plus ou moins contrôlée sous l'égide du Centre international de recherche et d'action artistique multimédia (CIRAAM), qu'il a fondé en s'inspirant d'un projet fou de Vaclav Havel qui, dans un de ses textes, souhaitait la création d'une sorte de réseau des réseaux de la recherche et de la création en théâtre. Il a à peine 30 ans. Et il a déjà fait le tour du monde à quelques reprises avec ses parents, qui travaillaient dans la diplomatie internationale. Nous l'avons rencontré à quelques heures de la première de son spectacle, en reprise au théâtre La Chapelle jusqu'au 2 juin.





Du monastère à La Chapelle


Five Wolf Deavtov Circus n'est pas qu'un titre étrange; les circonstances de son écriture le sont tout autant. Pascal Contamine explique qu'il a écrit ce texte en Chine, dans un monastère où il a vécu pendant deux mois. «La vie m'a amené là alors que je partais pour ailleurs. Moi qui ne me considère surtout pas comme un auteur, je me suis mis à écrire ce qui me passait par la tête et par le coeur. C'était une sorte de jeu, comme s'il y avait deux sources, deux moi, avec des éléments de dialogue entre les deux. Je me suis mis à l'écoute, je n'ai rien censuré et j'ai écrit. Beaucoup.» Presque 200 pages en fait, une fois le tout tapé puis numérisé. «La première version, que j'ai lue devant des amis, durait six heures!», conclut-il en riant aux éclats.


Quinze ou vingt versions et plusieurs années plus tard, Five Wolf... fait maintenant 2h45, avec entracte. On ne vous l'a pas encore dit, mais vous vous en doutez peut-être, c'est une sorte de quête initiatique. Une quête initiatique un peu spéciale dont le héros est un foetus.


«En fait, c'est une pièce sur le suicide des jeunes, qui est une des choses les plus insupportables qui soient, reprend Contamine. Il faut trouver des moyens pour que le théâtre parle aux jeunes des problèmes qui les préoccupent; le théâtre doit traverser, percer la barrière. C'est une des préoccupations du CIRAAM ; le premier des deux A, celui de "l'action". Nous voulons nous servir de toutes les disciplines artistiques pour toucher les jeunes. [C'est un artiste multidisciplinaire, David Pelletier, qui a conçu la scénographie et les décors; Estelle Clarenton signe les chorégraphies et Frédéric St-Hilaire, les projections vidéo.] Sur le modèle de Quartier éphémère, nous souhaitons multiplier les visions et les énergies différentes. Au départ, je voulais atteindre ce que l'on appelle la tranche des 15-30, mais je me suis rendu compte que le spectacle peut aussi toucher les 7 à 77.»





Écrire en équipe


Five Wolf Deavtov Circus, c'est en fait l'histoire d'un homme aussi jeune que désespéré qui, au moment de se suicider, se voit offrir la chance de refaire, de rejouer sa vie sous la forme d'un foetus. «Ça devient une sorte de quête du sens de la vie, poursuit Pascal Contamine, puisque le foetus est l'incarnation de l'inconscient méta-social universel. Il rejouera sa vie à partir des rêves et des cauchemars de l'humanité tout entière.»


Et comment raconte-t-on une histoire pareille? (Rires) «Ça se raconte sur plusieurs tons. C'est clownesque par bouts et à d'autres moments, pas du tout. Moi, j'ai tout de suite pensé au "Gnoti seoton" [Connais-toi toi-même] inscrit sur le fronton du temple de Delphes. Et surtout au Petit prince de Saint-Exupéry, un Petit prince sauce moderne; ce qui donne une structure en tableaux. Pensez à un train, avec plusieurs wagons. Ou aux différents mondes qui hantent l'inconscient — l'amour et l'exclusion, l'éthique et la foi, le pouvoir et l'argent, le doute et l'engagement, etc. Les personnages et les situations sont comme autant de wagons, autant de planètes que visiterait le Petit prince.»


Une des choses étonnantes chez ce jeune «bolé habillé en sale», c'est sa volonté d'affirmer — à plusieurs reprises d'ailleurs tout au long de l'entrevue — qu'il n'est pas un auteur dramatique. Qu'il n'est même pas un auteur tout court. Comme si c'était une maladie ou une insulte...


«Non, pas du tout, reprend-il. C'est parce que je pense que le théâtre, que le spectacle qu'on voit quand on va au théâtre, ça s'écrit ensemble. En équipe. Mon texte à moi n'est là que pour provoquer une réponse de tous les autres, qui sont aussi impliqués que moi. Les comédiens. Les concepteurs. Les techniciens. Tous ceux qui travaillent au spectacle. Au fond, mon texte n'est toujours que le prétexte à une rencontre qui débouche sur un spectacle.» Étonnant, non? L'écriture théâtrale plus que l'écriture dramatique. Le spectacle qui devient le rejeton de l'interaction collective et des techniques d'écriture en atelier.


Et cette autre phrase sur la mise en scène, notée en cours d'entrevue. «Je ne crois pas vraiment à la création collective. Et je ne me sens pas attiré par l'institution, la grosse machine du théâtre. Sur un plateau, j'aime le travail en équipe; je me vois comme une sorte de capitaine de bateau qui doit négocier constamment avec les acteurs et les concepteurs du spectacle. Comme metteur en scène, il faut faire des choix pour que tous rament dans le même sens.»


Si vous souhaitez vraiment voir ce que cela donne sur scène, il ne vous reste plus qu'une semaine pour vous risquer du côté du théâtre La Chapelle; l'heure des plongées est fixée à 20h, tous les soirs.