Théâtre - Désirs et peurs pour la galerie

François Tassé, Catherine-Anne Toupin, Monique Miller, Éric Bernier et David Savard forment l’excellente distribution de la pièce À présent. Photo: Marlène Gélineau Payette
Photo: François Tassé, Catherine-Anne Toupin, Monique Miller, Éric Bernier et David Savard forment l’excellente distribution de la pièce À présent. Photo: Marlène Gélineau Payette

On accorde presque toujours au deuxième texte d'un auteur un statut particulier. Celui-ci est réputé corroborer le talent dudit écrivain ou encore permettre de dire qu'il ne fut qu'un feu de paille. On met ainsi bien de la pression sur un créateur qui essaie simplement de continuer tout en se renouvelant. La formule va comme un gant à Catherine-Anne Toupin, dont la pièce À présent prend l'affiche à La Licorne et semble avoir été écrite pour se distancier de L'Envie, sa première pièce, surtout axée sur la psychologie.

Pourtant, désirs et peurs forment l'armature de ces deux pièces, forces souterraines dans la première, exhibées dans la seconde. On sent là l'influence de Pinter. Le hic, c'est qu'exprimés crûment, les désirs habituellement inavoués suscitent le rire, pareils à des paroles maladroites, au lieu de provoquer le malaise. La structure des deux textes varie également: alors que la désagrégation des couples prenait la forme d'un thriller psychologique dans L'Envie, l'héroïne d'À présent change de partenaire sans qu'elle puisse se l'expliquer, ni nous non plus. Cette forme plaquée sur les personnages les transforme ici en pantins peu vraisemblables.

Plus concrètement, À présent est une variation sur le thème usé des voisins encombrants. Un beau matin, Juliette, puis son mari médecin et son fils asocial se fraient un chemin à la hussarde chez leurs nouveaux voisins, Benoît et Alice, couple qu'on croit dévasté par la perte d'un enfant. Le trio importun impose bientôt ses envies au jeune ménage incapable de lui résister.

Le schématisme de la situation dramatique n'est pas sans effet sur le jeu: l'excellente distribution d'À présent silhouette par moments des personnages qui frôlent la caricature. En vieille dame curieuse et indigne, Monique Miller ne rate ni son entrée ni l'affriolante scène de la petite culotte. Éric Bernier paraît tout droit sorti d'un film de genre en fils mal-aimé qui s'attarde chez ses vieux. En contraste, David Savard est presque trop sage en mari docile. À ses côtés, Catherine-Anne Toupin joue à nouveau le feu qui couve sous la neige dans le rôle d'Alice. Différemment, François Tassé incarne un chercheur sûr de lui et impose un séducteur hypnotique. Lorsqu'il fait des avances à Alice, cette comédie anodine passe près de se métamorphoser en abîme sadien. Mais cette possibilité s'évanouit en un instant.

Que dire de la mise en scène de Frédéric Blanchette et du décor hyperréaliste d'Olivier Landreville, sinon qu'ils font le travail dans un rapport d'effacement par rapport au texte? Les pleurs d'enfant s'avèrent la seule fioriture de cette mise en scène qui accorde de la sorte un poids indu à un des éléments du texte qui sonnent le plus faux.

Mon sentiment général devant ce travail, c'est qu'il y manque de la démesure ou encore un enjeu social plus grand que la vie de couple pour que ces dialogues huilés laissent une empreinte sur nous. Toupin en était plus près dans L'Envie, car l'hypocrisie sociale était mise à nue. Dans À présent, ce thème est désamorcé par une libido pépère, un humour facile et un malaise de surface auquel je n'ai pas cru. Recul que cette veine qui amuse sans creuser? À la première, tout au moins, les avis étaient partagés.

Collaborateur du Devoir

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À présent

De Catherine-Anne Toupin. Mise en scène: Frédéric Blanchette. À La Licorne jusqu'au 23 février.