Prêt à tout... - Évelyne de la Chenelière et Daniel Brière proposent un troisième opus commun à l'Espace libre

Daniel Brière et Évelyne de la Chenelière sont frère et soeur dans leur dernière création, Plan américain.
Photo: Pascal Ratthé Daniel Brière et Évelyne de la Chenelière sont frère et soeur dans leur dernière création, Plan américain.

Au Nouveau Théâtre expérimental (NTE), on a développé au fil des années une relation plutôt étrange aux titres de spectacles; Mahabarrata, par exemple, la production qui clôturait la dernière saison de la compagnie, devait au départ porter le titre de Rêves d'enfant et parler de ces inqualifiables extraterrestres que nous côtoyons tous les jours dans nos chaumières...

Alors, au moment où je me suis pointé à l'ancienne caserne de pompiers, rue Fullum, un lendemain de tempête tout juste avant la période des Fêtes, rien ne garantissait que ce Plan américain, qui prend là l'affiche cette semaine, allait correspondre à ce que l'on entend habituellement par «plan américain». Aussi bien être prêt à tout...

Pièce à tableaux

C'est Évelyne de la Chenelière qui me rassure, en souriant de partout de cette enrobante façon qu'elle a de vouloir vous mettre en confiance...

«Un plan américain, oui, ç'a rapport à l'image, à la photo, au procédé photographique. Au lien que l'on peut tracer entre la réalité et l'image, aussi; à l'idée, à l'image que l'on se fait de la réalité... et que la réalité se fait de nous... C'est la première définition et elle est bien présente dans le spectacle puisque c'est en nous appuyant sur cela, en nous inspirant, plutôt, de la multiplicité des procédés photographiques menant à la mise en images, que nous avons bâti notre mise en scène... Puis, il y a l'autre sens aussi de l'expression "plan américain", qui fait surgir des images de conformité, de grands ensembles et de larges consensus; et ça aussi c'est une des choses sur lesquelles on veut braquer le projecteur dans ce spectacle.»

Daniel Brière saisit la balle au bond et souligne que la remise en question des formes et des consensus est l'une des raisons de l'existence même du NTE et que c'est encore ce que propose Plan américain, qu'il a écrit et mis en scène avec sa compagne, Évelyne de la Chenelière. «Nous aimons bien remettre le théâtre en question parce que c'est aussi une façon efficace de remettre la réalité en question. Tous les personnages de la pièce, par exemple, sont projetés dans leurs rapports à l'image. En particulier les deux personnages principaux du frère et de la soeur que nous incarnons Évelyne et moi, qui sont à la recherche du sens de la vie: leur quête, c'est un peu le fil de l'histoire sur lequel nous nous proposons de tirer avec les spectateurs. Qui eux aussi sont en quête de sens, qui ne demandent qu'à se sentir plus vivants encore, plus vibrants... Bref, c'est une comédie satirique, un regard amusé sur notre époque.»

Ils ajouteront aussi que Plan américain est une pièce à tableaux à l'écriture parfois poétique, qui met en relief une dynamique familiale peu conventionnelle. Bon. Voilà qui précise un peu plus le projet.

Soulignons aussi que c'est la troisième fois qu'Évelyne de la Chenelière et Daniel Brière osent en fait proposer une relation de couple sur scène, eux qui en vivent une hors scène. Ce qui doit quand même être assez spécial, avouons-le. Surtout quand on écrit le texte à deux d'une pièce dont on signe la mise en scène à deux et dans laquelle on joue aussi tous les deux... Après Henri et Margaux puis Nicht retour, Mademoiselle, Plan américain nous les montrera cette fois-ci tous deux dans la peau d'un frère et d'une soeur...

De plus en plus vigilants

«Ce serait incohérent pour nous de ne pas nous plonger dans ce genre d'exercice, au moins une fois tous les trois ans, explique la grande Évelyne. Incohérent de ne pas nous y investir jusqu'au bout.»

Mais comment peut-on assumer en même temps les trois niveaux d'implication? C'est Brière qui répond cette fois.

«Il y a comme une hiérarchie qui se place toute seule, et d'abord le fait que la responsabilité globale du spectacle enlève beaucoup de stress au fait de jouer, par exemple. Je ne dénigre absolument pas le merveilleux métier de comédien, mais cela découle directement de la méthode de travail de Jean-Pierre Ronfard et Robert Gravel, qui avaient l'habitude de créer ce qu'ils appelaient des "comités", formés de comédiens qui étaient aussi responsables de tel ou tel aspect du spectacle. Nous avons goûté à cette façon de travailler qui dédramatise considérablement le fait de jouer tout en insufflant constamment une sorte d'idée d'ensemble du spectacle à chacune de ses composantes. Mais il est clair que ça engendre aussi des moments assez particuliers, comme, par exemple, lorsque je dirige Évelyne et que je sens l'auteur du texte dans sa façon de donner les répliques... »

Évelyne poursuit, elle, en disant que, depuis sa première version finale en juin, le texte a beaucoup bougé.

«Depuis deux jours, nous répétons une nouvelle fin: la quatrième! Mais je suis de plus en plus exigeante, de plus en plus difficile à contenter. De plus en plus vigilante aussi: comment se renouveler, comment aller "ailleurs" en restant authentique? J'aime bien sentir que je raconte d'une autre façon. Chercher ailleurs des choses nouvelles. Dans l'écriture. Dans l'espace de jeu aussi... Et nous aurons à peine deux jours pour enchaîner le tout au retour des vacances: j'ai déjà hâte de revoir le monde! Surtout que nous avons la chance d'avoir avec nous ces deux comédiens exceptionnels que sont Anne-Marie Cadieux et Normand D'Amour. Pour Anne-Marie, c'est même une première au NTE et je suis particulièrement fière du fait qu'elle ait accepté de travailler avec nous.»

L'auteur des Fraises en janvier, d'Aphrodite 04, de L'Éblouissement du chevreuil, de Bashir Lazhar, de L'Héritage de Darwin et d'une foule de textes le plus souvent fort différents les uns des autres dira aussi que ce Plan américain est «probablement un texte moins gentil» que les deux premiers qu'elle a écrits avec Brière: «La conception s'est faite de façon semblable, mais ici, comment dire... le spectacle est plus cérébral. L'ambiance va surprendre, je crois»...

On ne demande que cela, madame...

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Plan américain

Texte et mise en scène: Évelyne de la Chenelière et Benoît Brière. Avec Évelyne de la Chenelière, Anne-Marie Cadieux, Normand D'Amour et Benoît Brière.

Une production du NTE à l'affiche de l'Espace libre du 9 janvier au 2 février.

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