Un baiser pour Quentin

Acceptons-nous désormais plus facilement la violence que la poésie dans les oeuvres artistiques? Le monde peut-il être sauvé par un baiser? Est-ce à nous, les cyniques qui considèrent ces questions comme un peu naïves, que s'adresse Kiss Bill, la nouvelle création qui marque les 20 ans d'existence de la compagnie Pigeons International? Voilà d'intéressants points de réflexion suscités par cette pièce qu'accueille l'Usine C. Le dialogue proposé entre les univers de la metteure en scène Paula de Vasconcelos et du réalisateur Quentin Tarantino passe la rampe grâce à la présence extraordinaire de la danseuse Natalie Zoey Gauld et à la solide dose d'humour qu'insufflent à l'ensemble interprètes et concepteurs.

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Kiss Bill
Texte: Paula de Vasconcelos, Sylvie Moreau, Alexandre Goyette et Évelyne de la Chenelière. Mise en scène et chorégraphies: Paula de Vasconcelos. Une production de Pigeons International présentée à l'Usine C jusqu'au 15 décembre.
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Du film Kill Bill, de Vasconcelos retient l'essentiel de la fable: une mystérieuse jeune femme affronte plusieurs opposants avant d'atteindre l'objet de sa quête rédemptrice. Plusieurs éléments du spectacle évoquent également le diptyque réalisé par Tarantino, de la bande-son (Nancy Sinatra, Santa Esmeralda) au décor d'inspiration orientale, en passant par la combinaison couleur or de la protagoniste principale rappelant la tenue jaune vif portée par Uma Thurman au cinéma. Point de sabre par contre entre les mains de Gauld, héroïne de ce spectacle alliant danse et théâtre: la grâce et la sensualité seront ses seules armes contre l'escouade de gardes du corps qui protègent un réalisateur de films d'action (Alexandre Goyette) et sa productrice très jet-set (Sylvie Moreau).

Kiss Bill trouve son rythme dans l'alternance entre les chorégraphies, qui remplacent ici les furieux combats réglés avec brio par l'enfant terrible du cinéma américain dans ses oeuvres, et les scènes réunissant le Tarantino fantasmé et sa collaboratrice. Goyette et Moreau s'amusent beaucoup avec les dialogues qu'ils ont eux-mêmes écrits en séances d'improvisation. Sans tomber dans la caricature, ils dessinent à eux deux une satire assez fine du milieu hollywoodien, avec ses requins et ses impératifs de rentabilité. Le texte est également émaillé de quelques bons flashs d'autodérision, par exemple lorsque l'on mentionne ces artistes qui se bâtissent des carrières en reprenant à leur compte les idées des autres.

Les parties dansées de Kiss Bill n'atteignent pas la perfection technique des sanglantes chorégraphies de Tarantino: quelques changements s'imposent encore à ce chapitre. Il faut par contre souligner la réjouissante découverte que constitue Natalie Zoey Gould. Son expressivité et sa sensibilité n'ont d'égal que sa furieuse énergie, une qualité qui la rapproche de Thurman. Il n'est pas surprenant que les hommes de main, joués par les danseurs Claude Godin, Edward Toledo, Darren Bonin et Kleber Candido, tombent sous son charme. Souvent émouvants, les affrontements prennent également parfois une tournure volontairement comique lorsque nos quatre fiers-à-bras s'amusent avec les clichés machistes ou se transforment en ninjas moustachus. Vers la fin, alors que la scénographie et les corps s'habillent de vert, couleur de l'espoir, et que danseurs et comédiens se rejoignent pour le ballet final, on se surprend à laisser de côté ce qui nous restait de cynisme afin de recevoir nous aussi le baiser libérateur.

On doute beaucoup de la possibilité que Quentin Tarantino prenne la peine de répondre à Paula de Vasconcelos dans son prochain film. Qu'à cela ne tienne: Kiss Bill explore avec bonheur les possibilités d'échanges entre des démarches artistiques si différentes en un mélange équilibré de poésie, d'énergie et de rire.

Collaborateur du Devoir