Carrefour international de théâtre de Québec - Tchekhov bref et touchant

Les nouvelles de Tchekhov peuvent fournir à ceux qui le désirent une somme considérable de matériau dramatique. Le Theatre Gilmour-Smith en a pris acte. Et deux fois plutôt qu'une. En effet, la compagnie torontoise, de passage dans la Vieille Capitale, en est à son deuxième travail sur ces nouvelles. Le premier, un montage, s'appelait d'ailleurs Chekhov's Shorts. J'imagine que c'est ce qui a valu au second de s'intituler, par contraste, Chekhov LongsÉ In the Ravine. Mais, en dépit du sous-titre qui y est accolé, il ne faut pas croire pour autant que l'auteur des Trois soeurs y est traîné dans la boue et jeté, sans ménagement, dans le ravin.

Chekhov LongsÉ In the Ravine


Adaptation et mise en scène: Dean Gilmour et Michele Smith. Décor et costumes: Victoria Wallace. Éclairages: Kimberley Purtell. Conception sonore: Derek Bruce. Avec Colombe Demers, Dean Gilmour, Ann-Marie Kerr, Lisa Repo-Martell et Michele Smith. Au Palais Montcalm (Québec) jusqu'au 23 mai.


En fait, ce n'est pas lui qui subit ce sort, bien traité qu'il est dans cette adaptation minimaliste de son récit Dans la combe. Mais je n'en dirai pas autant du marchand véreux au centre de la nouvelle qui a inspiré ce spectacle d'une heure et demie. Fable que l'on peut voir comme une terrible histoire de punition divine ou comme une peinture percutante d'un monde incapable de compassion.


Quoi qu'il en soit, le Theatre Gilmour-Smith s'attarde surtout à illustrer avec invention ce récit qui se déroule dans le lointain village russe d'Ukleevo. Une dizaine de briques rouges, des bouts de tissu, quelques chaises et des costumes rapidement esquissés suffisent au quintette de comédiens, constitué de quatre femmes et d'un homme, pour évoquer cette chronique paysanne. Ainsi, deux briques frottées l'une contre l'autre suggèrent le galop des chevaux, une nappe repliée que tendent de leurs mains deux comédiens forme une table, un fichu lestement posé sur un crâne figure une babouchka. Transformations successives qui font, par surcroît, abstraction du sexe des comédiens, je devrais écrire des comédiennes puisqu'elles sont majoritaires, mais aussi des accents.


Il en résulte la plupart du temps des images scéniques très maîtrisées, qui vont droit à l'essentiel. De plus, cette inclinaison pour le sens du détail et le geste caractéristique se double d'une mise à distance de la sentimentalité. Par exemple, pleurs ou rires sont ouvertement feints, mais dans la netteté et la concision, ce qui leur confère une tout autre puissance. D'autant que le corps des comédiens et les tableaux qu'ils composent se découpent sur le fond sombre d'une immense plateau presque nu. Austérité éloquente que celle-là, mais non dénuée d'ingéniosité ni de ludisme.


Devant ce récit campagnard, où il y a parfois redondance du récit et de l'image, j'avoue avoir craint un moment que l'on s'en tienne à une description pittoresque de la vieille Russie. Mais le renversement stupéfiant de la fin se charge de corriger cette impression non fondée. N'importe qui peut alors faire le lien entre ce monde cruel et le nôtre. Certes, rarement l'exploiteur est-il châtié si exemplairement. Mais Tchekhov sait encore se servir de la vertu des vieux contes pour venger ceux qui ont souffert. Par contre, il n'est pas assez naïf pour croire que le vilain ne sera pas aussitôt remplacé.