Théâtre - Prisonniers de la tourmente

Une scène de la pièce Roche, papier, couteau...Photo: Mathieu Rivard
Photo: Une scène de la pièce Roche, papier, couteau...Photo: Mathieu Rivard

Après plus de trois ans et demi de gestation et de nombreuses mises en lecture, le second texte de la pétillante comédienne et dramaturge Marilyn Perreault est enfin porté à la scène. L'auteure des Apatrides nous propose aujourd'hui Roche, papier, couteau... , une sombre histoire d'exil mettant en scène un groupe d'enfants qui débarquent un jour dans un village de l'imaginaire Extrême-Nord. Le Théâtre INK, qui en est à sa troisième production, donne vie avec souffle et conviction à l'univers particulier de Perreault pour ce spectacle dont le propos, emmitouflé dans la poésie des mots et des images, reste par moments difficile à cerner.

Les personnages imaginés par la cofondatrice de la compagnie nous rappellent les Ines Pérée et Inat Tendu de Réjean Ducharme, de vieux enfants en quête d'un peu de bonheur et qui «maganent» le français en tentant de verbaliser leur chaos intérieur. Tels des pestiférés, ces orphelins originaires de Brusquie sèment bien malgré eux la mort et la destruction dans leur sillage. Ils bouleverseront notamment ainsi la vie d'une jeune infirmière au lourd passé (sobre et touchante Ève Gadouas), qui tentait vainement de leur venir en aide en les éduquant. Annie Ranger, l'autre cofondatrice de l'INK, insuffle de son côté un judicieux mélange de candeur et de lucidité à la jeune et volubile Ali, porte-parole de la singulière fratrie. Les autres membres de la distribution, Catherine-Amélie Côté, David-Alexandre Després et Éloi Archambaudoin, font également preuve d'un bel aplomb dans leur jeu physique, qui exploite au maximum l'espace scénique dans lequel ils sont confinés.

Comme il l'avait fait pour La Cadette, un texte de Ranger créé dans cette même salle Jean-Claude-Germain en 2006, le metteur en scène Marc Dumesnil a su coordonner ici le travail de ses concepteurs afin de rendre justice à la poésie du texte qu'on lui a confié. Le décor imaginé par le scénographe Vano Hotton représente une salle de classe exiguë et légèrement inclinée, comme un conteneur abandonné quelque part sur la banquise. La bande sonore, toute de vent et de grattements sourds, une réalisation de Martin Marier, ainsi que la galerie de costumes signée Sarah Balleux, joyeuse orgie de vêtements d'hiver dépareillés, évoquent également avec force ce Nord cruel et onirique.

Si la rencontre entre la langue inventive de l'auteure, un environnement visuel et sonore envoûtant et une distribution complètement investie nous apparaît particulièrement riche et cohérente, on peine par contre à bien saisir les enjeux dramatiques qui régissent l'évolution de l'action. La peur de l'autre, l'incompréhension et la violence qui en découle semblent régler les rapports entre les différents personnages, mais le drame de chacun reste difficile à sonder. Le rythme souvent lent de la représentation, surtout dans sa première moitié, ainsi que la longueur de certaines scènes qui mériteraient encore d'être un peu élaguées y sont sans doute pour quelque chose.

Le Théâtre INK poursuit ici sur sa lancée en nous dévoilant un nouveau pan de l'imaginaire de Marilyn Perreault, qui continue de bâtir petit à petit un territoire dramaturgique où l'univers de l'enfance se colore à la fois de poésie et de souffrance. Roche, papier, couteau... laissera perplexe par moments le spectateur plus pragmatique, mais comédiens et concepteurs réussissent à créer de toutes pièces un monde parallèle qui ne manque pas d'intérêt.

Collaborateur du Devoir

***

Roche, papier, couteau...

Texte: Marilyn Perreault. Mise en scène: Marc Dumesnil. Une production du Théâtre INK présentée à la salle Jean-Claude-Germain jusqu'au 24 novembre.