Théâtre - Quelle famille!

Bernard Fortin, Normand D’Amour, Benoît McGinnis, Milène Leclerc et Émilie Bibeau dans une scène de la pièce Le Vrai Monde?, une production signée René Richard Cyr. Photo: François Brunelle
Photo: Bernard Fortin, Normand D’Amour, Benoît McGinnis, Milène Leclerc et Émilie Bibeau dans une scène de la pièce Le Vrai Monde?, une production signée René Richard Cyr. Photo: François Brunelle

Célébrant ses 20 ans cette année, Le Vrai Monde? avait déjà subi l'épreuve d'au moins une reprise assez récente — au Rideau vert en 1999. Cette pièce, l'une des pièces marquantes de Michel Tremblay, pose encore moult questions fascinantes sur le relativisme de la vérité et la nécessité de briser le déni. On y voit, rappelons-le, une confrontation entre la réalité et la fiction, alors que se croisent sur scène la famille d'un écrivain en herbe et les personnages, étrangement similaires, issus de sa première pièce.

Au-delà du brillant procédé pirandellien, ce qui m'a frappée cette fois-ci, dans la production signée par René Richard Cyr, c'est surtout le thème des relations familiales, abordé avec une âpre vérité. Outre une pièce sur la subjectivité des perceptions humaines, Le Vrai Monde? révèle en effet un univers où les personnages — pour vrai ou par fiction interposée — mettent cartes sur table, durement.

Située en 1965, la pièce est fortement ancrée dans son époque, une ère où les valeurs traditionnelles et le couvercle sur les tabous sont en train d'éclater. On y met en scène une famille de la classe moyenne engluée dans ses silences: un père absent, jovial mais incapable de communiquer autrement qu'à travers des blagues, une mère au foyer qui s'ennuie et choisit de fermer les yeux sur les galipettes de son mari volage...

René Richard Cyr a dirigé avec justesse sa distribution où, fils excepté, tous les membres de la famille viennent par paires plus ou moins assorties. Plus rentrée et contenue chez Madeleine 1 (touchante Marie-France Lambert), l'amertume éclate chez son pendant théâtral (Josée Deschênes). Dans sa bonhomie forcée, le père (très convaincant Normand D'Amour) ne paraît guère moins caricatural que son reflet fictif (Bernard Fortin). Il n'y a que la tapageuse Mariette (Émilie Bibeau) qui persistera dans le désaveu, pour se distinguer notablement de sa jumelle accusatrice (Milène Leclerc).

Au centre de l'immense plateau du Théâtre Jean-Duceppe, ces personnages évoluent sur une scène surélevée, projection, sans doute, de l'univers de Claude (Benoît McGinnis), à la fois au centre et en retrait d'un drame où il s'est bien gardé de se mettre lui-même en scène. Mais où l'on sent toujours sa présence.

Le décor de Pierre-Étienne Locas recrée un salon des années 60, avec des divans placés dos à dos, comme les univers fictif et «réel» qui résonnent souvent en écho dans le texte. Et lorsque les lourdes tentures parant le fond de la scène tomberont, juste avant la conclusion du spectacle, on aura droit à une image saisissante mettant en lumière (c'est le cas de le dire, avec tous ces projecteurs braqués sur la scène) ce qui est manifestement pour Cyr le coeur de la pièce: la confrontation entre un fils bouleversé et son père. Lequel, comme les autres, rejette absolument le portrait qu'il a voulu lui tendre. Cette incompréhension mutuelle entre l'intellectuel, qui prend ses distances par rapport à son milieu pour tenter, gauchement, d'en disséquer les déficiences, et le reste du clan se vérifie toujours aujourd'hui...

Mais, comme le rappelle Claude, le rôle de l'artiste n'est pas de se confiner à être un «conteur de jokes». Il s'agit plutôt de dire des vérités désagréables, ne serait-ce qu'à travers les mensonges de l'art.

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Collaboratrice du Devoir