Trouver le Nord

C’est avec Les Apatrides, en 2003, qu’on a découvert l’univers dramatique de Marilyn Perreault: des adultes-enfants écorchés par la vie, portés par une langue qui refait volontiers le monde. La production avait remporté deux Masques, dont celui de la révélation pour le Théâtre I.N.K. dont elle est la codirectrice artistique. S’attaquant au défi d’une seconde pièce, la jeune auteure refait équipe avec le metteur en scène Marc Dumesnil

Cette fois-ci, Marilyn Perreault s’est imposé des contraintes formelles afin d’amener son écriture plus loin. Elle s’est ainsi forcée à créer des scènes à plusieurs personnages et à confiner l’action dans un espace restreint, en rupture avec les monologues et les multiples lieux de son coup d’essai. «Je souhaitais que Les Apatrides ne soient pas la chance du débutant. Est-ce que je pouvais continuer? Étais-je capable de me donner des défis, d’écrire une autre pièce, mieux que la première, plus structurée, où les enjeux sont plus cachés? C’est ce que je voulais savoir.»

Éprouvée lors de nombreuses lectures publiques, où elle a été «très bien reçue», Roche, papier, couteau… serait une pièce plus dure, plus tragique que la première. Rescapés d’un conteneur de cargo où ils ont vécu un mois d’enfer, quatre réfugiés clandestins adolescents échouent dans un petit village perdu de l’«Extrême-Nord». Originaire comme eux de la «Brusquie», une infirmière locale tente d’apprivoiser ces «jeunes vieux» meurtris, qui portent un lourd secret.

«C’est un univers âpre, résume l’auteure. Les Apatrides étaient plus candides. Cette pièce comporte beaucoup de brutalité, dans la façon d’être de ces jeunes. Même leur manière d’aimer est toujours un peu tout croche. Ce n’est jamais facile pour eux d’approcher autrui. En plus, ils vivent dans un pays très dur, rugueux, froid. Ils essaient d’apprendre à survivre en se serrant les coudes, mais ils ont de la difficulté à être avec les autres, à voir leur souffrance.»
Depuis l’enfance, Marilyn Perreault est elle-même attirée par ces villages isolés du Nord, par les paysages désertiques de toundra balayés par le vent. «Dans le monde d’aujourd’hui, on n’a pas beaucoup de contacts avec la brutalité ou le froid extrême. On est très domestiqués. On n’a plus cet instinct de survie. Et je pense que c’est ça qui ressort de Roche, papier, couteau… » Comme si la pièce plongeait sous nos couches de civilisation.

À la voir rigoler sans cesse durant l’entrevue, on a pourtant envie de demander à la sympathique artiste pourquoi une fille aussi enjouée accouche d’univers aussi sombres. La question génère un nouvel éclat de rire. «Quand j’ai vu ma pièce en lecture pour la première fois, je me suis dit: “Oh mon Dieu, qu’est-ce que j’ai fait?” Mon adolescence n’a pas été drôle. Et je pense que je vais toujours me rappeler combien a été ardue cette période.»

Une histoire inventée
La pièce tire aussi son origine d’une expérience d’enseignement qu’a vécue Marilyn Perreault pendant deux années auprès d’Inuits âgés de 16 à 30 ans. «Quand je suis sortie de l’école de théâtre de Saint-Hyacinthe, de jeunes Inuits descendaient au Sud pour apprendre le français. Je n’ai fait que de petits sauts dans le Grand Nord, mais ces jeunes, par leur personnalité, m’ont appris beaucoup sur la vie là-bas. Sur une espèce de façon d’être à la fois très directe et secrète. C’est vraiment paradoxal. Autant il y a des choses qu’on va dire directement, avec un punch en arrière, autant d’autres vont être terriblement cachées.»
L’auteure s’est inspirée de leur réalité, mais, insiste-t-elle, sans chercher à en offrir un fidèle reflet. Le village où atterrissent ses personnages est aussi fictif que le pays dont ils sont originaires. Ceci afin de se laisser pleine liberté. «Ça me dégage de l’Histoire. Je peux mêler plein d’histoires de plusieurs pays et prendre les éléments qui m’intéressent.»
Adorant voyager, ce qu’elle a d’ailleurs fait beaucoup grâce à ses tournées avec le DynamO Théâtre, Marilyn Perreault constate que la figure de l’apatride est récurrente dans son théâtre. Sa pièce parle d’exil, de «comment on fait pour appartenir à un nouveau pays». «Est-ce qu’on fait partie de la communauté ou on reste en dehors?»
Écrit bien avant le début de «la folie des accommodements raisonnables», le texte expose la «tâche ardue» qu’est l’intégration. «Même pour une Blanche, arriver dans un village inuit, c’est quelque chose. On se fait regarder de travers [rire]. Comme les villages sont petits, quand une nouvelle personne arrive, c’est: qu’est-ce qu’elle vient faire ici? On vit cette situation à l’envers. Et c’est bien de le vivre parce que après on a plus d’empathie.»

Les personnages de Roche, papier, couteau… parlent une langue inventée, qui tord un peu le cou au français. Marilyn Perreault aime jouer avec les mots. «Ça me permet de décoller de la réalité. Je n’ai pas besoin d’écrire de vraies choses, comme une table et deux chaises. Et c’est aussi créer des images avec ces mots qui m’intéresse.»

L’auteure dit avoir puisé ses influences chez Shakespeare et, bien sûr, chez Réjean Ducharme, lu au cégep et joué dès l’entrée à l’école de théâtre. «C’est un défi pour un acteur d’apprivoiser ce type de langue, de faire en sorte qu’elle véhicule des émotions, non seulement par les mots, mais par les images qui frappent en arrière. C’est pour ça que je travaille le langage: pour qu’il frappe sur deux niveaux.»

Sa troisième pièce devrait mettre en scène des personnages adultes. En attendant, Marilyn Perreault poursuit ses engagements de comédienne. Pas question pour la dramaturge de renoncer au jeu. Pour elle, un métier nourrit l’autre. «Je pense que je ne pourrais pas en exercer seulement un. Je crois que je travaille plus comme une créatrice que comme une auteure ou une comédienne: je vois le métier dans son ensemble. J’ai besoin de la scène autant que du clavier. Je viens du théâtre acrobatique et j’ai vraiment besoin de bouger pour ensuite avoir des idées d’écriture. C’est une vie à deux vitesses que j’adore.»

Collaboratrice du Devoir
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Roche, papier, couteau…
Texte de Marylin Perreault mis en scène par Marc Dumesnil. À la salle Jean-Claude Germain du Théâtre d’Aujourd’hui, du 6 au 24 novembre.