Théâtre - Empilade de croquis sur fond d'angoisse

Ces jours-ci, Francis Monty passe ses journées dans la paperasse à remplir des formulaires de demande de subvention. En parallèle, il travaille aussi sur un tout nouveau projet pour son Théâtre de la Pire Espèce — une sorte d'immense machin sur grand plateau avec huit comédiens qui porte le titre de Gestes impies et rites sacrés —, il se prépare à repartir bientôt en tournée en Europe avec Persée, il écrit une suite à Léon le nul et vient de terminer la dernière version de Tendres totems et croquis cruels, qui prend l'affiche de Fred-Barry la semaine prochaine. Et un café avec ça...

Dès le départ, la discussion pourrait facilement s'égarer. Creuser, par exemple, les contradictions profondes et les incohérences des gouvernements par rapport à la culture. Et qui font qu'une compagnie aussi innovatrice que la Pire Espèce, une compagnie qui a réinventé le théâtre d'objets ici, qui connaît un succès fou partout où elle passe, autant ici qu'ailleurs sur la planète, une «jeune compagnie de la relève» qui a déjà produit quatre spectacles en moins de dix ans d'existence, donc, est en train d'étouffer à cause du manque d'argent... Mais nous ne sommes pas vraiment là pour ça. C'est Francis Monty qui est devant moi: l'homme qui écrit tout autant avec des objets qu'avec des mots. Aussi bien en profiter...

Quelque chose de défendu

Il m'explique tout de suite, le Francis Monty, que ce Tendres totems... est un spectacle fabriqué l'an dernier en très étroite collaboration avec les finissants du Conservatoire. Dix comédiens, six semaines: telles étaient les contraintes. Plus le fait que le spectacle devait s'adresser à des ados. Il est arrivé là avec une esquisse de texte, comme il le fait quand il s'attaque à un spectacle de théâtre d'objets: «des embryons de scènes, presque rien», précise-t-il.

«Je me suis glissé dans la salle où Benoît [Vermeulen, qui signe la mise en scène de Tendres totems... ] travaillait en impro avec ses étudiants. Je sais qu'il les fait d'abord travailler sur la relation aux autres quand on est en scène, sur leur relation à l'espace scénique. Et sans que personne ait à se soucier de raconter quelque chose... J'ai pris des notes. Puis comme c'était au départ un exercice pédagogique, on s'est tous mis à retravailler à partir de petits bouts de texte. Mais on s'est fait avoir... »

Parce que rapidement l'exercice est devenu une production officielle des finissants, montée en fin de session, en avril dernier. Monty a retravaillé le texte depuis et discuté longuement de la mise en scène avec Vermeulen.

«Étonnamment, poursuit l'auteur, c'est un spectacle dans la lignée de ce que fait le Théâtre Le Clou — codirigé par Vermeulen et pour lequel Monty a déjà écrit Romances & karaoké. On peut faire des rapprochements dans le type d'écriture qui résulte de la façon d'écrire le spectacle: on teste des bouts de texte en répétition et l'auteur ré-écrit constamment... Le travail formel est très important dans le processus: ensemble, on met peu à peu à jour une forme scénique sur laquelle le texte se dépose.»

On est bien loin du texte déjà appris par coeur au tout début des répétitions ou de l'impro à forme fixe et bien définie. Même que Monty dira qu'en amorçant le travail de cette façon, il ne sait jamais tout à fait, au départ de l'aventure, de quoi il va parler! «Pour moi, c'est une contrainte extrêmement stimulante; je trouve ça apaisant. Un peu comme le sculpteur qui doit trouver la sculpture cachée dans le bloc de pierre... C'est sûr que l'adrénaline se met à monter vers la fin du processus, mais c'est bon, on a un "fun" incroyable! C'est comme ça que j'aime travailler. J'ai l'impression de faire un mauvais coup à chaque fois. De faire quelque chose de défendu!»

Les jeter par terre

À Fred-Barry, Tendres totems et croquis cruels sera présenté pour la première fois devant un public adolescent. «Je me pose encore des questions sur la densité du texte, reprend Monty, mais je suis certain que la forme du spectacle va les jeter par terre.» Pourquoi? «Parce qu'ils ne s'attendent pas à voir cela au théâtre. Parce que c'est une forme exigeante, oui, mais extrêmement ludique. Les spectateurs vont être plongés dans la surprise constante et l'inattendu puisque cela est inscrit dans la structure même de la pièce. C'est un spectacle déconcertant, déconstruit, qui met en scène un univers morcelé qui ressemble à celui des ados... et au nôtre aussi.»

Le concept du totem s'inspire des sculptures souvent rituelles des Amérindiens de la côte Ouest. «Le totem, c'est une sorte d'empilade de croquis et de portraits déposés les uns sur les autres. Et le propos, c'est de mettre en scène et de raconter des personnages de jeunes ados qui se donnent rendez-vous dans une "van" et qui se livrent à des jeux flous où on devine peu à peu qu'ils se mettent en jeu tout entiers devant les autres et devant eux-mêmes; un peu comme dans les émissions de télé-réalité. Comme s'ils cherchaient à se dépasser, à trouver des choses en eux dans le simple fait de s'exposer au public... Ça parle du tiraillement fondamental entre le désir d'absolu et l'omniprésence du regard des autres qui vous cloue au quotidien. D'autant plus que s'y rajoute le regard du public, qui est partie intégrante du jeu... Les ados vont accrocher très fort; ils vont se reconnaître dans ce désir de grandeur qui ne peut être totalement assouvi. Et je pense que nous le devrions aussi d'ailleurs!», conclut-il dans un éclat de rire à peine contenu.

Bon. Merci monsieur Monty de nous ramener à la vraie vie. Les bruits du petit café où nous nous trouvons remontent tout à coup à la surface: cliquetis de fourchettes sur les assiettes en porcelaine, rumeurs de conversations, bruits de la rue, croquis parois cruels des visages tout autour... Et lorsque la discussion reprend après le passage de l'ange, nous parlons d'écriture, de cette double écriture qui est celle de Francis Monty, qui s'exprime autant avec les mots qu'avec les objets.

«Pour moi, c'est le même travail, vous savez. On n'arrive pas avec un texte quand on monte un spectacle de théâtre d'objets; les objets se refusent au texte parce qu'ils portent leur propre langage et, avec eux, le show prend forme au fur et à mesure dans l'écriture scénique du spectacle. Et écriture pour écriture, c'est la même présence, le même travail que j'investis lorsque je m'installe devant mon ordinateur et que je me penche sur l'histoire d'Étienne, qui est directement sorti de Léon le nul.»

En attendant, on peut toujours se payer le luxe de la surprise en faisant une petite visite dans l'est de la ville...

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Tendres totems et croquis cruels

Texte de Francis Monty mis en scène par Benoît Vermeulen à la salle Fred-Barry du 16 octobre au 3 novembre.