Carrefour international de théâtre de Québec - L'opéra de trois semaines

Inflation oblige, L'Opéra de quat'sous coûte désormais 21,35 $ toutes taxes comprises. L'auteur de ces lignes le sait car, contrairement à la plupart de ses collègues, il a dû payer sa place pour pouvoir assister à cette première mouture du Brecht le plus connu, mis en scène par le non moins célèbre Robert Lepage. En effet, le représentant du Devoir n'est pas tout à fait le bienvenu chez Ex Machina. La direction dit exprimer ainsi un «désaccord» où se voit mise en cause «l'honnêteté intellectuelle de certains journalistes».

Heureusement, cette préoccupation extrême pour la probité n'a pas empêché le fantôme de la caserne, si je peux me permettre ce surnom affectueux, de se frotter au milieu du crime londonien tel que mis en chansons par Brecht et Weill dans les années 1920. D'ailleurs, Lepage a ramené l'oeuvre à ses seules songs. Un mendiant accordéoniste assure les liens entre celles-ci. La durée de la comédie musicale qu'il fait chanter dans la langue originale en est réduite d'autant. Cette option lui permet en outre de faire se balader un peu partout les surtitres, de façon assez divertissante.

La version présentée au Carrefour n'est qu'une étape très préliminaire, résultat d'à peine trois semaines et demie de répétitions. Par surcroît, il ne s'agit pas d'une distribution très expérimentée. Le chant s'en ressent. Or le premier obstacle est de taille puisque c'est la maîtrise de la langue allemande, très variable d'un comédien-chanteur à l'autre. Lepage demande de plus à ses interprètes de former l'orchestre nécessaire à la représentation.

De son côté, le metteur en scène a surtout esquissé les grandes lignes du projet. Le plateau offre un mélange de quincaillerie technologique et de murs de carton qui se plient et se déplient pour composer les divers lieux scéniques. Hormis une ou deux images percutantes, il multiplie surtout les clins d'oeil, en particulier à la culture populaire québécoise. Madame Peachum affiche une gueule d'organiste de paroisse, sa fille Polly porte la jupe rayée des collèges privés et les fiers-à-bras de Macheath ont des dégaines de Hells Angels.

En gros, Lepage semble s'acheminer vers une parodie de la parodie de ce qui, après tout, est devenu une oeuvre-culte. Mais il l'aborde avec la désinvolture de qui y apprécie aussi bien l'étalage de sentimentalité chère à Broadway que l'engagement politique un peu primaire d'une époque révolue. Cependant, entre l'opéra de trois semaines et la version de référence attendue à Berlin au cours de l'automne 2003, bien de la pluie risque de tomber, effaçant et remodelant un brouillon d'opéra qui, en ce moment, tient plus de la gageure que de la promesse. Seul l'avenir dira ce qu'il en sera.