Une esthétique de l'essentiel

La pièce de l'auteur norvégien Jon Fosse va certes à l'encontre du rythme échevelé de la vie contemporaine; elle suit le rythme de l'âme. La langue qu'elle parle est celle du désir. Pour que son envoûtement puisse opérer, il faut faire silence en soi. C'est ce que Denis Marleau propose au spectateur, avec une mise en scène rigoureuse subordonnée à l'exigence d'un texte qui luit comme un phare, loin des modes et du bruit omniprésent.

Sur une plate-forme tournante reposent l'armature anguleuse d'une petite maison ouverte aux quatre vents ainsi que des meubles percés qui n'existent, comme la maison, que par le dessin de leurs arêtes. Le sol doublement incliné et les mouvements giratoires du plateau faussent constamment les perspectives, de sorte que l'ensemble évoque certains dessins architecturaux d'Escher, qui semblent structurés avec logique mais qui, observés de plus près, se révèlent inextricables. La maison du décor conçu par Denis Marleau est à la fois vestige et abri, droite et de guingois. Tous les paradoxes du lien amoureux y sont déjà symbolisés. Ils se déclineront au fil des répliques autour du pivot que constitue le couple de mots «seuls ensemble» qui revient en leitmotiv dans un texte où richesse et dépouillement font contraste.

Un visiteur

Elle (Pascale Montpetit) et Lui (Pierre Lebeau), un couple d'âge moyen, prennent donc possession d'une maison ancienne qu'ils viennent d'acquérir au bord de la mer. Leur rêve est de se retrouver enfin tous les deux ensemble, loin des autres «puisque ce sont tous les autres qui [les] séparent». Mais Elle a la nette intuition que ça ne va pas durer, que «quelqu'un va venir», Elle le sait, Elle le sent. Quelqu'un menace toujours de venir de toute façon. Soudain, On frappe: est-ce la mort ou le destin qui envahit l'espace de ses coups sonores et qui prend la forme concrète d'un visiteur? C'est l'Homme (Alexis Martin), l'ancien propriétaire de la maison. Lui et Elle ne peuvent pas ne pas le laisser entrer; de toute façon, ils n'y peuvent rien; l'Homme connaît les lieux, il est déjà là, leur solitude rêvée est compromise et, par nature, leur abri est un leurre.

En même temps que l'Homme insouciant et joyeux est entré quelques minutes prendre un verre, le soupçon paranoïaque avec son cortège de projections s'est immiscé dans le couple, venin mortel donnant lieu à la pire cruauté: «Tu as eu ce que tu voulais... Tu te débrouilles bien... drôlement bien... Je ne comprends que trop bien maintenant [...].»

Grâce au jeu (sublime) des trois interprètes, le spectateur sera porté tout au long de ce texte incantatoire qui polit et repolit sans cesse ses mots et ses formules. Pascale Montpetit est simplement lumineuse; son regard attentif, sensible à tout, ses gestes rares mais ô combien signifiants, sa présence vibrante font d'Elle le personnage central de la pièce. Le gémissement discret qu'Elle pousse, au moment où sa douleur se concrétise, est le résumé même de la souffrance. À ses côtés, Pierre Lebeau réussit à faire sien un texte délicat sans sacrifier sa présence massive et charnelle. Alexis Martin donne à l'Homme son caractère d'étranger en jouant légèrement faux. Car ce trouble-fête qui s'ignore, ignore également l'invisible. Il est captif d'un autre univers.

La mise en scène de Denis Marleau fait ressortir la nature surréelle et musicale du texte de Jon Fosse tout en rendant théâtrale sa facture poétique. Après avoir monté Au coeur de la Rose, Les Aveugles, Intérieur et La Dernière Bande ces dernières années, Marleau poursuit avec Quelqu'un va venir l'exploration d'une esthétique de l'essentiel. À ce niveau, les émules ne sont pas légion.