Théâtre - L'antichambre de la mémoire

Il est rare qu'un théâtre reprenne un spectacle cinq ans plus tard dans une nouvelle version. Surtout quand celui-ci avait été couronné de succès. Il est vrai que, comme le justifient les créateurs d'Hippocampe, la trame dramatique — issue de l'impro des interprètes — était l'élément le plus faible de ce show par ailleurs formellement captivant. En place, donc, pour une seconde mouture de cette pièce signée Pascal Brullemans et Éric Jean, qui traite elle-même du retour du passé...

Qu'est-ce qui a changé, au juste, depuis la création au Théâtre de Quat'Sous? Difficile à préciser, la mémoire — une faculté bien capricieuse, comme l'illustre la pièce — de cette spectatrice-ci ayant gommé les détails de l'intrigue pour ne retenir que les images fortes, l'impression générale du spectacle. Toutefois, grâce notamment à la disparition d'un personnage mineur, le texte me semble afficher une meilleure cohésion d'ensemble, où tout ou presque se tient. Dans la logique interne du rêve et du genre fantastique, bien sûr. Certes, le récit est toujours fragmentaire, les personnages, esquissés, mais l'essentiel est ailleurs: dans l'univers onirique que crée habilement Hippocampe.

Rappelons que le spectacle a pour cadre un appartement hanté par la mémoire d'une femme (Anne-Sylvie Gosselin, puis Muriel Dutil), mémoire que celle-ci a perdue il y a 30 ans dans un accident. Le fils de cette Suzanne souffrant de narcolepsie, un chercheur en neurologie hyperrationnel (Dominic Anctil), vient loger par hasard dans ce sous-sol traversé par des fantômes, dont une sorte d'incarnation du lieu (Sacha Samar), amoureux de Suzanne.

Personnage en soi, la scénographie de Magalie Amyot joue un rôle central dans le spectacle, passant d'un souffle de l'appartement des années 1990 au cabaret clandestin des swinging sixties, tout habillé d'écarlate par les éclairages d'Étienne Boucher. Un décor dont on exploite à fond les nombreux dessous et les ouvertures secrètes, véritable métaphore d'une mémoire d'où les souvenirs peuvent surgir de partout, derrière les portes, des trappes dans les murs, plancher ou escalier. Et pour basculer en douceur d'un univers et d'une époque à l'autre, il suffit qu'un personnage prenne une grande respiration et retienne son souffle, comme s'il plongeait en apnée, un procédé efficace. (Les images aquatiques ne sont d'ailleurs pas innocentes, comme en fait foi une des clés du récit.)

Soutenu par la trame sonore atmosphérique de Jean-François Pedno, le metteur en scène Éric Jean a créé là un univers cohérent et personnel. Les sept interprètes se glissent avec aisance dans ces silhouettes qu'ils incarnent tous pour la seconde fois. La savoureuse Dominique Quesnel a notamment composé un personnage marquant, une prostituée désarmante de candeur et s'exprimant avec un accent anglo-joual parfaitement crédible.

Si, en ce qui me concerne, cet Hippocampe, nouvelle version, a un peu perdu de son effet de surprise et de nouveauté, l'oeuvre conserve une qualité rare et précieuse: elle fait confiance à l'imagination du spectateur.

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Hippocampe

Texte: Pascal Brullemans. Mise en scène: Éric Jean. Au théâtre Prospero jusqu'au 22 septembre.

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Collaboratrice du Devoir