Théâtre - Drôle de malaise

Deux ans après la production chez Jean-Duceppe, le beau Théâtre Hector-Charland, à l'Assomption, offre une nouvelle occasion de voir Appelez-moi Stéphane. Mais dans ce qui semble être la version d'origine, cette fois. Avec ses références à des publicités, des politiciens d'alors, son contentieux entre les sexes, etc., la pièce créée en 1980 demeure très ancrée dans son époque. Mais les thèmes qui en forment le coeur — la manipulation émotive et l'incommunicabilité — font encore leur effet.

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Appelez-moi Stéphane
Texte de Claude Meunier et Louis Saia. Mise en scène de Frédéric Blanchette. Jusqu'au 25 août, au Théâtre Hector-Charland, à l'Assomption.
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Rappelons que Stéphane est un acteur médiocre mais fat, qui donne des cours de théâtre à cinq individus plus ou moins vulnérables. Manipulant sans vergogne leurs sentiments, il fera remonter à la surface les blessures de certains d'entre eux, sans se soucier de ramasser les pots cassés après.

Le portrait que dresse le texte de Meunier et Saia est toujours aussi drôlement désolant, avec ses personnages aliénés, handicapés par une langue qu'ils ne maîtrisent pas. Outre cet absurde détournement linguistique, le spectacle dirigé par Frédéric Blanchette mise aussi passablement sur l'humour physique. Les costumes enfilés au second acte font ainsi beaucoup réagir, notamment les collants qui épousent les formes de l'animateur. Avec son physique imposant (qui ajoute parfois une note quasi menaçante à ses interactions avec ses élèves), Antoine Bertrand campe un Stéphane convaincant mais plutôt atypique. Un personnage qui ne craint pas le ridicule et multiplie les cabrioles. Le comédien lui apporte une fausse suavité, puis l'humanise un peu en rendant palpable son malaise à la fin, quand Stéphane déserte lâchement les êtres chez lesquels il a provoqué une prise de conscience. La situation a manifestement dépassé ce personnage affichant une envergure qu'il ne possède pas.

C'est la principale audace d'une distribution talentueuse, mais généralement rompue à l'univers de Claude Meunier. Martin Drainville et Luc Guérin reprennent ainsi les rôles qu'ils tenaient chez Duceppe. L'attachante Josée Deschênes donne une dignité blessée à son personnage de femme mal mariée qui succombe aux avances de Stéphane.

Pourtant, même si la mise en scène ne force pas trop la note en ce qui concerne la pièce dans la pièce, déjà ridicule en soi, le drame sous-jacent semble un peu passer dans le beurre dans la salle. Serait-ce parce que la scène de séduction avait été présentée de façon parodique? Le soir où j'étais présente, la pathétique réplique finale de Jacqueline («J'dormais avant, Stéphane, pourquoi t'es venu me réveiller?») a déclenché des rires. Théâtre d'été oblige.

Mais la rigolade à tout prix cache parfois un malaise, comme le démontre le petit comique (campé avec sensibilité par Martin Drainville), qui se révèle finalement être un homme humilié. Ce n'est peut-être pas innocent si ce personnage qui camoufle ses problèmes sous un flot de blagues faciles arbore un chandail orné du mot Québec...

Collaboratrice du Devoir