Théâtre - Le temps des bouffons

Le festif Ubu Roi que nous sert le TNM est avant tout un excellent divertissement. Normand Chouinard met en valeur une vision très clownesque de l'oeuvre iconoclaste de Jarry, ici plantée dans un saisissant parc d'attractions en ruine. S'ouvrant sur un castelet, le spectacle adresse un clin d'oeil au théâtre de guignol. Enveloppés dans les outranciers costumes créés par Suzanne Harel, un Rémy Girard à l'air débonnaire et une gutturale Marie Tifo forment un couple de dictateurs plus proche des personnages de La Ribouldingue — une influence avouée — que

des Ceaucescu.

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Ubu Roi
Texte d'Alfred Jarry. Mise en scène de Normand Chouinard. Au Théâtre du Nouveau Monde jusqu'au 12 mai. Supplémentaires les 15 et 16 mai.
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En gros, la mise en scène montre à peu près les grandes qualités et les quelques débordements du Feydeau que Normand Chouinard avait monté il y a trois ans avec la même équipe de concepteurs. C'est un étourdissant carnaval de trouvailles comiques, porté par une attention aux détails, une inventivité constante. Aucun personnage n'y est négligé, du sautillant Bordure incarné par Sébastien Dodge au soldat bègue campé par David-Alexandre Després. Le metteur en scène tire un excellent parti de son groupe de jeunes comédiens appelés à jouer plusieurs figures successives. Méconnaissable en juvénile prince héritier, Maxim Gaudette brille par son jeu aux gestes saccadés, qui rappelle les origines marionnettiques de la pièce. Les mouvements sont particulièrement soignés, et les combats chorégraphiés par Suzanne Lantagne composent des séquences d'un haut burlesque.

Difficile de résister à ce déferlement d'énergie et d'ingéniosité. La mise en scène semble exploiter au maximum le potentiel comique du texte — au risque de verser dans le trop-plein parfois, avec ses emprunts au Lac des cygnes et autres facéties. Devant ce délire chargé, cette atmosphère de douce folie, il devient assez facile de perdre de vue l'horreur absolue du parcours du père Ubu — ici peinturé en gros enfant aux caprices dangereux —, qui mène à l'oppression, à l'assassinat de masse et à la guerre.

La dimension grinçante et cruelle de cette pièce, qui accuse par la dérision la cupidité, l'ambition effrénée et les dérives du pouvoir, s'en trouve un peu émoussée.

En fait, l'élément politique le plus parlant, c'est le déboulonnage de la statue du despote, une fois les Ubu chassés du trône. Voilà qui nous rappelle un tyran détrôné récemment, dans un pays qui n'est pourtant toujours pas libéré de l'horreur...

La production rejoint toutefois Jarry par la grande théâtralité de cet univers. La liberté ludique d'une mécanique scénique où il suffit d'écrire «poulet» sur un carton pour évoquer de la nourriture, où un débouche-évier sert d'épée. Cet Ubu Roi évoque davantage les origines de cette farce grotesque de collégiens qu'il ne convie le spectre d'un siècle hanté par les dictateurs sanguinaires. C'est un joyeux jeu de massacre, monté avec un plaisir qui se révèle fort contagieux.

Collaboratrice du Devoir