Théâtre - Humour noir

Qu'est-ce qu'un homme? À quoi tient son identité? Comment conserver sa dignité dans des conditions inhumaines? La toile de fond qui sous-tend Sizwe Banzi est mort, ce sont les conditions de vie injustes infligées à la majorité noire sud-africaine sous l'apartheid. Toute une catégorie d'êtres dont l'identité même d'humains avait été niée, bafouée par un régime discriminatoire. «Devenir un vrai fantôme: c'est ce qu'ils nous poussent à faire», dira un des protagonistes.

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Sizwe Banzi est mort
Texte: Athol Fugard, John Kani et Winston Ntshona. Adaptation française: Marie-Hélène Estienne. Mise en scène: Peter Brook. À l'Usine C jusqu'au 14 avril.
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Cette pièce issue de la réalité des townships dans les années 70 affiche pourtant une légèreté trompeuse, camouflant son thème grave sous beaucoup d'humour. Le texte accuse l'absurdité de ces lois qui contraignaient un vaste segment de la population à avoir des papiers d'identité les confinant à des lieux bien précis, ce qui force ultimement Sizwe Banzi à mourir afin de mieux survivre... sous l'identité d'un autre. Enfilant les récits successifs sur une structure un peu anecdotique, la pièce brosse une sorte de tableau d'ensemble de la vie des Noirs sud-africains de l'époque, humiliations, contrôle policier et exploitation au travail à la clé.

Et tout ça dans un espace dénudé où trônent quelques accessoires. Le spectacle dirigé avec maestria par Peter Brook met en lumière la force d'évocation du théâtre. Cette production dépouillée de Sizwe Banzi ne donne pas dans l'illusion réaliste (par exemple, les photos sont en réalité des dessins à l'encre). Le récit se construit comme par magie sous nos yeux, avec les acteurs qui vont chercher les éléments nécessaires à l'évocation, cadres à roulettes devenant portes, sacs transformés en combinaisons, etc.

Les acteurs sont rois dans ce type de théâtre qui fait la part belle à l'art du conteur et où les situations sont souvent mimées (deux des trois auteurs sont d'ailleurs des comédiens). Avec leur différence de gabarit, de rythme et d'énergie, les deux interprètes forment presque un tandem comique. Taillé d'une pièce dans le rôle-titre, Pitcho Womba Konga porte la charge dramatique du texte avec dignité.

Tout en charisme, en souplesse et en vivacité, Habib Dembélé incarne avec aisance plusieurs personnages: un contremaître, un écrivain public et toute une famille, des enfants au grand-père, mais d'abord Styles, l'ouvrier devenu photographe. En ouverture, sa narration imagée de la ridicule visite d'un descendant d'Henri Ford à son usine sud-africaine est un morceau de virtuosité, gestes et bruits de machinerie à l'appui.

Devant ces cocasseries, on en oublierait presque le drame des personnages. Si bien que la pièce touche peut-être moins qu'elle ne le devrait. Dans notre contexte si éloigné de cette réalité historique, il semble moins aisé d'accéder à la couche plus profonde du texte et de ressentir vraiment la détresse de leur vie.

Mais Sizwe Banzi met en avant la dérision un peu comme son héros adopte un grand sourire forcé pour le photographe: c'est une pose qui provient de la nécessité, une attitude de survie, un brave front qu'on brandit devant une réalité sombre.

Collaboratrice du Devoir

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