Théâtre - Dernier envol

Certaines productions théâtrales marquent leur époque de façon indélébile. Comment oublier l'impact des Belles-Soeurs, par exemple, sur le théâtre que l'on fait ici! Ou encore celui de Médium saignant ou Les Fées ont soif qui ont littéralement fait sauter le couvercle de la boîte de Pandore des sujets abordables ou non sur une scène...

Si c'est souvent le sujet ou encore la langue dans laquelle on l'aborde, c'est parfois aussi l'audace formelle qui fait époque. On pense ici aux metteurs en scène nageant à contre-courant et qui ont fait en sorte que toutes les approches soient maintenant possibles: Buissonneau, Brassard, Marleau, Lepage, Mouawad, Haentjens et tous les autres...

Dans les cas les plus déterminants, il arrive également que ce soit un mélange de tous ces éléments qui fasse qu'un spectacle s'impose comme un monument. Ce qui est précisément le cas de cette Histoire de l'oie de Michel Marc Bouchard produite par le Théâtre des Deux mondes qui sera présentée pour la 549e et dernière fois, jeudi 29 mars, à la Maison de la culture Frontenac lors d'une soirée bénéfice au profit de la Fondation du docteur Gilles Julien.

C'est en 1991 que cette histoire de violence et de lumière sombre commença sa longue vie sur les planches. Accueillie dès le départ en Europe comme une révélation, la pièce fut reçue paradoxalement ici par autant d'indifférence que de vives protestations. Il y a des sujets plus difficiles que d'autres, et celui de la violence faite aux enfants était encore presque tabou il y a 16 ans se souvient toujours le metteur en scène Daniel Meilleur rencontré pour l'occasion avec le directeur des Deux mondes, Pierre MacDuff...

«Ce sont des choses dont on ne parlait pas sans risquer d'être accusé de sensationnalisme, expliquent les deux comparses. Aujourd'hui, on en est à mettre à jour la violence faite par les enfants, mais à l'époque, même si ça ne fait pas très longtemps, tout cela n'était pas une préoccupation sociale. Même nos partenaires habituels hésitaient: il aura fallu tout le soutien de Jean-Claude Marcus du CNA, qui coproduisait le spectacle avec nous, pour que L'Histoire de l'oie voie le jour.»

Et c'est arrivé finalement, cinq ans après avoir commencé à explorer le sujet avec Michel Marc Bouchard. Après avoir utilisé aussi, en répétition, une oie télécommandée et une oie à roulettes. Ça s'est passé à Lyon en 1991 lors des Rencontres internationales du théâtre pour l'enfance et la jeunesse. Et ce fut le choc, bien sûr: dès le départ, la production s'est mise à circuler dans toute la France. On l'aura jouée en quatre langues (français, anglais, espagnol, allemand) dans une bonne quinzaine de pays un peu partout à sur toute la planète, 548 fois...

L'impact de la production des Deux mondes ne se dément pas même avec les années: on y vibre tout autant. Mais comme le souligne Pierre MacDuff, la compagnie préfère investir plutôt dans trois autres de ses productions plus récentes qui tournent elles aussi sur le globe (Mémoire vive, 2191 Nuits et un tout nouveau spectacle La Croisée des mots que l'on verra en mai à la Maison Théâtre). Dès la semaine prochaine, l'impressionnant décor de la production sera donc démonté pour la dernière fois, transporté et entreposé à Saint-Jacques-de-Leeds dans la grange d'un des premiers artisans du spectacle, Éric Gingras. Ite missa est...

C'est bien sûr un peu triste. Surtout pour l'équipe de L'Histoire de l'oie, presque toujours la même: Alain Fournier, Yves Dagenais et Patricia Leeper, sur scène; Meilleur à la mise en scène, Michel Robidoux aux claviers et tous les autres, 16 ans plus tard. Snifff... Pour ma part, j'aurai vu le spectacle trois fois, et, chaque fois, j'aurai été jeté par terre autant par l'histoire que l'on y raconte que par la façon dont on nous la raconte. Je le répète sans même être gêné de le répéter: L'Histoire de l'oie est l'un des plus grands spectacles jamais montés ici, toutes catégories confondues. Bon. Re-snifff. Mais restons calmes et séchons plutôt nos larmes...

N'empêche que les gens des Deux Mondes ont trouvé une belle façon de mettre fin à l'aventure en organisant cette dernière représentation-bénéfice. MacDuff raconte que l'institution bancaire de la compagnie, la Caisse d'économie solidaire, a choisi de participer en assumant tous les frais reliés à cette soirée à 125 dollars le billet. La Fondation pour la promotion de la pédiatrie sociale du docteur Julien recevra donc la totalité de la recette.

La Maison de la culture Frontenac est une salle de 300 places et, au moment d'écrire ces lignes, il reste encore quelques dizaines de billets disponibles. On en saura plus en visitant le site Internet des Deux Mondes (www.lesdeuxmondes.com) ou au 514 603-9092.

Quelle belle façon de prendre son envol pour la dernière fois!

En vrac

- C'est aujourd'hui la Journée internationale du théâtre et vous trouverez, bien sûr, à la célébrer à votre façon. Voici néanmoins deux suggestions pour ceux ou celles qui seraient à court d'idées: d'abord un DVD, ensuite une rencontre sur le thème Le théâtre au Québec, un art élitiste?. Le DVD est une initiative du Centre des auteurs dramatiques (CEAD): ça porte le titre de Paroles d'auteurs: 40 ans du CEAD. Une quinzaine d'auteurs dramatiques de Geneviève Billette à Suzanne Lebeau en passant par Jean-Claude Germain et Louis-Dominique Lavigne vous y font découvrir l'histoire et le rôle de l'organisme: on se renseigne au 514 288-3384. Pour ce qui est de la rencontre, c'est une série de trois tables rondes tenues dans la magnifique Salle des boiseries du Pavillon Judith-Jasmin de l'UQAM, aujourd'hui à compter de 10h30 et jusqu'aux alentours de 18h puisque la dernière des trois sur «Le multidisciplinaire» démarre à 15h45. On retrouvera là plein de monde intéressant. De 10h30 à midi 30, Jean-Marc Larue anime la première table autour du burlesque alors que, à 13h30, Raymond Cloutier recevra Olivier Choinière, Lorraine Pintal, Jacques Vézina et Eudore Belzile qui discuteront de la direction artistique d'une compagnie. Ça risque de chauffer un peu... L'entrée est libre, mais la salle est petite.

- Dans la série tout à fait de saison des spectacles de finissants, L'École supérieure de théâtre de l'UQAM, présente du 28 au 31 mars, Eddy F. de pute de Jérôme Robart, dans la mise en scène de Fabien Fauteux. Ça se passe au Studio-d'Essai Claude-Gauvreau du Pavillon Judith-Jasmin dans le centre-ville. Les billets sont en vente à la billetterie de l'UQAM au coût de 4 $. Le communiqué reçu au journal parle d'une «version moderne du mythe d'Îdipe» et d'«un espace ludique propice au déséquilibre physique et psychique». Ça promet, non... Renseignement et réservation: 514 987-3456.

- Comme le printemps est revenu, voici revenu aussi le bonheur de plonger pendant une dizaine de jours dans le festival Méli'môme. La prochaine chronique vous parviendra donc de Reims...