Théâtre - Le Québec profond?

Guylaine Tremblay et François Papineau sont saisissants en parents qui se disputent à la suite de la beuverie du mari, dans Là. Photo: François Brunelle
Photo: Guylaine Tremblay et François Papineau sont saisissants en parents qui se disputent à la suite de la beuverie du mari, dans Là. Photo: François Brunelle

Naturaliste, parfois jusqu'à l'excès, le théâtre de Serge Boucher s'efforce néanmoins sans cesse de sonder l'âme québécoise. Il tâche d'en révéler des aspects dérobés au regard et de les surprendre dans des lieux variés. Afin de jeter un oeil par le trou de la serrure, le plus souvent, l'auteur de 24 poses (portraits) ne répugne pas à se créer un alter ego. Ce dernier, à la manière d'un anthropologue, désireux de ne pas troubler le milieu qu'il cherche à observer, demeure un peu en retrait. Dans Là, plus récente pièce de Boucher, ce rôle échoit à François. Au début de la quarantaine, ce dernier retourne dans le restaurant que tenaient ses parents autrefois. Il sait que le commerce a été repris par Sylvie, camarade de jeu de son enfance. Mais il découvre surtout que le restaurant sera vendu et démoli pour faire place à un Jean Coutu.

Autour de cette trame nostalgique, Boucher propose chez Duceppe des allers-retours entre le restaurant d'aujourd'hui et celui d'hier. Il montre que, des années 1970 aux années 1990, le Québec profond, celui des régions, s'est peu transformé. Petit monde tissé serré, fermé sur lui-même, préoccupé avant tout de problèmes matériels, où l'on nourrit des rêves d'une banalité consternante. Ainsi, le désir de posséder une Cadillac a été remplacé par celui de passer à la télévision et de devenir une vedette. Univers étranger au tragique, puisque ces êtres demeurent inconscients de la petitesse des comportements et des aspirations qui les gouvernent. En effet, seul le recul leur permettrait de déceler le caractère pathétique de leur existence. La scène, cependant, aide à les voir tels qu'ils sont, c'est-à-dire comme des êtres terre à terre, dénués d'une curiosité suffisante pour déroger à la normalité ambiante.

Sur le plan de la construction, Là n'est pas la plus habile des comédies dramatiques de Boucher. Des cinq tableaux dont le spectacle est composé, les moins intéressants sont les plus longs, et le plus captivant (celui où le père rentre saoul d'une brosse de plusieurs jours) dure peut-être une quinzaine de minutes. Totalement prévisible paraît au surplus la fête karaoké-danse-en-ligne qui souligne la fermeture du restaurant et le 20e anniversaire du couple, Denis et Sylvie. Et que dire de la scène qui se déroule au Jean Coutu où l'auteur tente maladroitement de dénouer un récit dont on a déjà pressenti qu'il se terminerait dans l'ordinaire?

Complice de Boucher depuis Motel Hélène, René-Richard Cyr dirige avec netteté l'imposante distribution que requiert Là. Il en tire des teintes et des demi-teintes dignes d'un portraitiste doué et de quelqu'un qui sait sur qui il peut compter. Par exemple, Guylaine Tremblay et François Papineau sont saisissants en parents qui se disputent à la suite de la beuverie du mari. Dans de plus petits rôles, Benoît McGinnis et Chantal Baril parviennent eux aussi à se démarquer: le premier, en campant un plongeur à la limite de la déficience, la seconde, en dépeignant une femme aux manières rudes. Soulignons de plus que ce spectacle bénéficie d'un jeu d'ensemble très bien réglé. Par conséquent, ceux qui souhaitent se voir servir un portrait ressemblant de la vie en région y trouveront leur compte. En revanche, ceux que réjouit une intrigue mieux ficelée ne seront sans doute pas complètement satisfaits.

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De Serge Boucher. Mise en scène: René-Richard Cyr. Au théâtre Jean-Duceppe de la Place des Arts jusqu'au 7 avril.

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Collaborateur du Devoir