Théâtre - Un Rimbaud ankylosé

En dépit de son nom, le Théâtre Complice est plus axé sur le texte (c'est-à-dire un théâtre littéraire) que sur un rapport convivial avec le public. Cet aspect prédomine à nouveau dans le plus récent spectacle de cette compagnie, Les Jours fragiles, qui vient de prendre l'affiche au théâtre Prospero.

Il s'agit d'une adaptation du roman de Philippe Besson publié sous ce même titre en 2004. L'écrivain y revient sur les derniers mois d'Arthur Rimbaud alors qu'il rentre d'Afrique et subit l'amputation d'une jambe. L'intérêt du récit tient à ce que l'auteur adopte le point de vue de la soeur du poète, dont nous lisons le journal intime.

En portant l'oeuvre à la scène, Denis Lavalou propose une situation théâtrale périlleuse où la mère du poète (Ginette Morin, admirable lectrice) «a découvert les cahiers intimes de sa fille et commence à les parcourir». À la limite, c'est toujours possible. En revanche, ce qui l'est moins, c'est de voir cette femme se retrouver à ce point dans les mots de sa fille que, par moments, elle se met à les interpréter comme s'il s'agissait de ce qu'elle pense.

Et, comme si ce n'était pas assez, le frère s'empare aussi de certaines phrases, les faisant siennes lui aussi. Or nous ne parlons pas ici de dialogues mais d'un monologue intérieur tel qu'il se fabrique dans le secret d'un journal. Le spectacle ne s'en relève pas. À vrai dire, il ne lève jamais.

La scénographie, très paralysante, prend la forme de praticables. Ce sont trois îlots de bois de dimensions inégales qui recouvrent presque l'entièreté du plateau. J'imagine qu'on veut ainsi nous faire comprendre que ces êtres solitaires ne se rejoignent — pour ainsi dire — jamais. Toujours est-il que les déplacements y paraissent laborieux et malhabiles, conséquence indirecte d'une mise en scène fondée avant tout sur la parole.

Au fond, c'est de ce côté que le bât blesse le plus. En effet, comment rendre avec naturel une prose dont le ton assez poétique demeure le même pour tous les personnages sans que cela sonne affecté? La chose s'avère d'autant plus malaisée que le récit de Besson lui-même n'est qu'une longue plainte contre la dureté de la vie qui n'épargne personne. On a vu plus convivial comme sujet et comme manière.

Le rôle de celle à qui cette pièce donne le loisir de se confesser (Isabelle Rimbaud) est confié à l'actrice Marie-Josée Gauthier. Le ton compassé qu'elle adopte pour camper cette vieille fille, bonne catholique et attachée à la terre, lasse rapidement. De plus, Marcel Pomerlo a connu de meilleurs jours comme acteur que dans ce rôle de Rimbaud où il n'est que colère et rictus. Dans l'archétype de la mère autoritaire, Ginette Morin aurait pu convaincre davantage si elle n'était pas mille fois forcée d'enlever et de remettre ses lunettes pour lire ces carnets. On l'oblige en outre à endosser des paroles dont on ne comprend pas comment elles peuvent traduire ce que cette femme ressent.

Le mythe Rimbaud continue certes de fasciner. Mais il serait étonnant que ce spectacle aride réussisse à en tirer profit tant il est gouverné par la maladresse et l'ankylose.

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Les jours fragiles

D'après Philippe Besson. Adaptation et mise en scène: Denis Lavalou. Au théâtre Prospero jusqu'au 10 mars.

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Collaborateur du Devoir

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